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mercredi 8 décembre 2010

L'année où tout a commencé

Depuis 369 jours, je parle d'écriture avec plus ou moins de régularité. Certes, il m'arrive fréquemment d'évoquer mes fractures et mes parties de dog-football, mais mon propos principal demeure l'écriture avant tout.
Moi qui fais toutes les deux semaines le compte du nombre de pages que j'ai écrites, j'ai retrouvé un document de 2006 qui m'a beaucoup ému :
Il s'agit de mon premier décompte de l'année où je me suis "'autorisé à écrire pour de vrai".
Aucun des 14 récits en cours n'étaient commencé à l'exception d'un seul dont j'avais élaboré 8 pages (sûrement le synopsis et le chapitrage prévisionnel), et qui est actuellement terminé.

En voici le détail :
Poèmes-chansons - 103 pages
Chichougne - 48
Deuil impossible (dit aussi acheteur d'allumettes) - 46
Deuil impossible détourné - 28
Les enfants nés morts - 8
Scénario Peur Verte - 5

Total 238 pages

Il s'agit donc de mes débuts dans l'activité d'auteur. J'avais oublié ce petit fichier au nom peu évocateur et qui a un peu plus de quatre ans.
L'avoir retrouvé m'émeut. Rien de comparable avec le dernier décompte, l'important est de constater qu'il y a eu un commencement et que tout s'est emballé depuis. Avant 2006, j'étais vaguement poète à mes heures.
Aujourd'hui, je suis... content.

Soyez heureux

mardi 16 novembre 2010

Ca fait Plonk à Montoulbe

Retour à la troisième présentation et à l'état d'avancement des quatorze récits engagés dans mon projet littéraire 2010.
Après avoir rentré le bois et pontifié un peu, voici le septième du classement : Les chroniques de panique à Montoulbe !
Le principe est toujours le même :
Si vous voulez jouer au relecteur partiel, je vous invite à me dire lequel ou lesquels de ces 14 machins vous voudriez voir édités avant les autres.
Les messages plus anciens traitant de mes récits en cours sont archivés ici.
Et tout le blogue est archivé, d'ailleurs.

TITRE : Chroniques de paniques à Montoulbe

GENRE : Nouvelles réalistes à tendance fantastique croissante

SYNOPSIS COURT : Guillaume et Iris veulent déménager ; Guillaume et Iris cherchent une maison ; Guillaume et Iris trouvent une maison ; Guillaume et Iris déménagent ; Guillaume et Iris emménagent ; Guillaume et Iris découvrent leur nouvel environnement, Guillaume et Iris ont des ennuis, etc.
En bref, Guillaume et Iris vivent d'une manière décalée et irréaliste ce que Véronique et moi vivons depuis trente mois.
Beaucoup de joie de vivre et d'auto-dérision, aucune amertume : voici ce qui caractérise ce recueil par-dessus tout.

AVANCEMENT : environ 155 pages écrites. Le nombre d'historiettes n'est pas limité en nombre.
Par conséquent, son volume actuel est satisfaisant et n'inspire aucune inquiétude quand à sa première-jettisation avant 2011

EXTRAIT


Ça a encore fait plonk. Ça fait plonk sans arrêt. Plonk, plonk et replonk...

Un jour sans courrier.
Et puis ça refait Plonk.
Deux factures, un catalogue de vente par correspondance qui fait blong, un son très différent, plus métallique, plus voisé.
Et puis de nouveau plonk.
Et un jour PLONK PLONK ! Deux d'un coup ! Ils se concertent pour blesser encore plus profondément !
Elle m'avait prévenu, Marie-Paule : “Si tu cherches à devenir écrivain, il te faudra vivre sans orgueil.”
Jusqu'au jour où...
Les doctorants eux aussi doivent “vivre” sans orgueil tant qu'ils cherchent un poste universitaire.
Et quelle définition donne-t-on à l'orgueil ? C'est un péché véniel ? Et lécher des culs est alors une vertu qui mène au paradis... Combien de lécheurs de culs ont fait l'Histoire ?
Les insoumis font de belles histoires, font rire et frémir, mais ils ne gagnent pas les batailles rangées, seulement celles où il y a du désordre.

Malgré les refus, il continue à y croire. Il fait même bien plus que cela : se sachant condamné pour la fonction publique, Guillaume décide de s'enfermer sciemment dans une logique de création contrainte.
Il va écrire de manière officielle et publique, il va lui-même se passer commande de littérature au vu et au su du monde entier, afin d'obliger celui-ci à le reconnaître comme écrivain et à le soutenir... à moins qu'on ne le lâche.

Guillaume ne sait plus comment appeler l'objet qu'il a lancé dans la mare du grand monde. Il considère que “projet” est un mot rendu totalement indigeste du fait qu'il l'a utilisé des centaines de fois depuis le départ. Certains termes alternatifs comme “défi”, “pari” ou “challenge”, cités par certains de ses soutiens, ne correspondent pas ou plus à ce qu'il envisage. Pour lui, il s'agit d'abord d'un travail quotidien agréable fondé sur une promesse faite à lui-même, puis au reste du monde.
Cela entendu, il ne peut l'appeler “travail quotidien fondé sur une promesse” ni “promesse littéraire” (encore que, ce n'est pas si mal, quoiqu'un peu court) et pas davantage “travail” car ce mot ne recouvre qu'une partie de la réalité...

(...)

“Au fond, c'est l'argent qui vous intéresse” reprend la femme, bloquée sur son idée fixe que personne ne contredit assez vivement.


Guillaume ne comprend toujours pas ce qu'elle lui veut. Si elle le croit assez riche pour être un intéressant parti, elle se trompe... et c'est tellement une évidence que l'hypothèse ne tiendrait pas.

"Un livre de recettes iconoclaste ? C'est ce que vous voulez ?
– Oui. C'est une des spécialités de votre blogue, il me semble. Vous êtes assez nul pour construire une véritable histoire, mais dans le détail vous avez un certain décalage dans le style... Exploitez-le différemment et nous en tirerons du pognon...
– Bin merde !
– Merde ou pas, c'est mon dernier mot, monsieur. Réfléchissez."

De mieux en mieux... Le monde moderne cherche à nous tuer, à nous pressurer jusqu'à l'agonie profonde, à nous faire consommer jusqu'à plus faim. Mais Guillaume ne s'attendait pas à ce qu'il lui fasse écrire des livres de cuisine.
Or les éditions du Cousin, ça ne se refuse pas quand on débarque de nulle part...

"Vous commencerez pas présenter le concept que vous avez imaginé. Moi je le trouve très intéressant, pas pour lire, hein, ce n'est pas mon boulot de lire, mais pour vendre, pardon... ça je sais faire, vous me laissez faire, vous me fournissez la soupe, je me charge de la faire chauffer !"

Chroniques de paniques à Montoulbe, Panique n°13 "écris n'importe quoi", Sébastien Haton

mercredi 10 novembre 2010

Fed up with The chichougn...

Avant de passer demain à la pré-antépénultième étape de mon projet littéraire 2010, voici un nouveau point sur un des récits engagés.
Pour être clair, j'ai entamé il y a trois semaines une revue publique de mes 14 récits en cours. Celui d'aujourd'hui est le sixième sur la liste dans la rubrique considérée (ceci afin d'accéder aux précédentes présentations).
Rappels importants et permanents : Si vous voulez jouer au relecteur partiel, je vous invite à me dire lequel ou lesquels de ces 14 machins vous voudriez voir édités avant les autres.
Les messages plus anciens traitant de mes récits en cours sont archivés ici.
Et tout le blogue est archivé, d'ailleurs.

TITRE : Verbalphabet primer of animals : the whiny whingeing of Cécédille and the Consoling Creatures

GENRE : Histoire comique d'inspiration oulipienne, hommage aux Créatures Consolantes de Véronique Lafont
Version anglaise de l'œuvre achevée
"verbécédaire bestiaire ou la chichougne des créatures consolantes"

SYNOPSIS COURT : So British, la story des consoling creatures se divise en trois parts : les créatures outside, les créatures inside & the exhibition, le tout dans un délicieux anglais de contrebande. C'est la "version anglaise" de la chichougne de Cécédille et des créatures consolantes, récit déjà terminé et ne faisant pas partie du projet (voir lien plus haut).

AVANCEMENT : Approximativement 227 pages écrites. Dans le projet global, c'est LE récit qui stagne. C'est le plus fastidieux à écrire et, à mon avis, il sera aussi fastidieux à lire. Son intérêt sera purement graphique une fois qu'il sera mis en images avec les œuvres de Véronique.

Pas d'EXTRAIT : Pas d'extrait lisible, c'est toujours un vrai bidouillou linguistique pour l'instant. Si je ne l'abandonne pas, c'est tout autant dans l'idée d'en faire un objet artistique que pour respecter mon contrat moral
, la première raison dépassant heureusement la seconde :))

Soyez heureux

vendredi 5 novembre 2010

Les textes pour oeuvres de Véronique Lafont s'épaississent

J'ai entamé il y a dix jours un survol quotidien de mes 14 récits en cours. Celui d'aujourd'hui est le cinquième sur la liste dans la rubrique considérée (ceci afin d'accéder aux précédents extraits).
Rappel : Si vous voulez jouer au relecteur partiel, je vous invite à me dire lequel ou lesquels de ces 14 machins vous voudriez voir édités avant les autres.
Je rappelle en outre que les messages plus anciens traitant de mes récits en cours sont archivés ici.
Et que tout le blogue est archivé, d'ailleurs.


Il s'agit des textes pour Véronique Lafont, qui, le lecteur avisé ne l'ignore pas, est aussi ma compagne.
Les textes évoqués sont soit des commandes précises de Véronique pour ses peintures ou livres d'artiste, soit des poèmes écrits lorsque je la courtisais, soit des extraits de mes romans où interviennent des artistes dont le physique, le caractère et/ou le talent sont inspirés par elle.

TITRE : Textes pour œuvres de Véronique Lafont

GENRE : recueil de textes courts de factures diverses, principalement poétiques, mais aussi extraits de romans.

SYNOPSIS COURT : le recueil contient des haïkus, des sonnets en alexandrins, des correspondances imaginaires, des poèmes libres, des textes par couleurs, des récits bucoliques, des extraits de romans... tous écrits pour Véronique Lafont et son oeuvre artistique ou inspirés par l'artiste.

AVANCEMENT : Le volume estimé actuel est de 240 pages. Il continue à augmenter car nous avons quelques projets de coédition pour 2011 avec comme perspective un salon du livre d'artiste à la fin de l'année. Je dois donc produire pour les beaux yeux de ma dame...
On peut toutefois considérer que ce recueil, en tant que faisant partie de mon projet, est terminé !

EXTRAIT
Pour rire, une petite série de haïkus parlant d'oiseaux :


Un oiseau couché
Sur une feuille en soie de Chine
A un air penché

Le drame des oiseaux
Est d’apprendre à tomber jeunes
Et à voler tôt

« Je m’appelle oiseau »,
Disent tous les vautours du monde
Aussi les corbeaux

Il attend sur l’aire,
L’aigle léger comme un souffle d’air,
Un oiseau aux serres

Souffler dans les plumes
D’oiseaux qui prennent leur envol
De vous les parfume

L’oiseau et le chat
Vivaient pourtant d’amour tendre
Mais il le mangea

Haïkus de Sébastien Haton pour petits livres de Véronique Lafont

mercredi 27 octobre 2010

Les enfants nés-morts ressuscitent

J'ai commencé hier un survol quotidien de mes 14 récits en cours. Celui d'aujourd'hui est le second sur la liste dans la rubrique considérée (ceci afin d'accéder aux précédents extraits).
Si vous voulez jouer au relecteur partiel, je vous invite à me dire lequel ou lesquels de ces 14 machins vous voudriez voir édités avant les autres. Le jeu est difficile, néanmoins, car je n'en suis qu'au début des 14 présentations...
Je rappelle que les messages traitant de mes récits en cours sont archivés ici.
Et que tout le blogue est archivé, d'ailleurs.

TITRE : Les enfants nés morts

GENRE : roman réaliste, chronique familiale

SYNOPSIS COURT : Dans la famille Millet, on est fille-mère de mère en fille depuis quatre générations. Cela crée un atavisme sournois dont aucune femme ne parvient à se détacher. Rosalinde, la narratrice, raconte son parcours depuis sa naissance jusqu'à son présent de femme tout juste cinquantenaire.

AVANCEMENT : 448 pages écrites, il est officiellement en relecture... et donc terminé dans le cadre de mon projet. Quelques aménagements seront faits avant la fin de l'année, sur les conseils de lectrices qui pensent que mon parti pris de sordidité est parfois excessif ("on a compris !").
Peut déjà être réservé si vous êtes un éditeur et que vous aimez les histoires sombres presque vraies :))
Une personne fort estimable, et écrivain par surcroît, a déjà manifesté sa préférence théorique pour ce récit.

EXTRAIT

Elle jetait fréquemment des petits coups d'œil dans ma direction. Comme je ne bougeais pas, elle me fit signe discrètement mais sans ambiguïté qu'elle apprécierait que je m'éloigne. Toujours sidérée mais un peu résignée, j'allais m'enfermer dans ma chambre où je libérai enfin mes larmes d'enfance perdue.

Deux ou trois fois, je pus percevoir des sons appuyés venant de notre salon, peut-être une exclamation de surprise ou un éclat de rire. Je n'étais pas trop en état d'écouter aux portes.
Puis, après quelques minutes, je n'entendis plus aucun murmure venant de la pièce à côté, ce qui devait signifier que la conversation était finie entre les deux extrémités de mon arbre généalogique restreint. Je ne voulais pas bouger, j'attendais qu'on vienne me délivrer. J'avais besoin que Laurence vienne me déterrer et c'est heureusement ce qu'elle fit. Après un délai qui me parut interminable, elle vint gratter à ma porte à son tour.

"C'est bon, tu peux sortir, on a fini la prise de contact, là.
- [Coup de massue derrière la nuque] La prise de contact ...? Tu veux dire que... vous allez remettre ça...?
- Et ouais ! Et on va même se rencontrer pour de vrai, lâcha-t-elle sans aucune méchanceté.
- Mais tu peux pas avoir envie de connaître cette peau de vache ! C'est pas possible !"

J'étais atterrée.
Tout... je veux bien tout, tu m'entends ? Mais pas ça !
Je ne pouvais pas accepter que les monstres remettent les griffes dans ma vie, même par procuration, par l'intermédiaire de ma propre fille. Laurence me considéra sévèrement, les sourcils froncés, mais sans colère. Elle savait ce que me coûtait son annonce, elle avait de toute façon ses raisons contre lesquelles je ne pouvais lutter.

"Hého, je suis pas obligée de faire comme toi, hein ? Elle me demande pas grand chose, ta mère, elle veut juste connaître ses petits-enfants et puis ça tombe bien parce que moi aussi j'aimerais voir de la famille parce que la famille bin tu vois j'ai que toi alors faut aussi que j'en profite pour une fois qu'y a quelqu'un de mon sang qui veut me connaître, juste me connaître, et qui me dit "je suis ta grand-mère et une grand-mère doit toujours aimer ses petits-enfants" et bin ça me touche, tu vois, ça me touche et tant pis ce qui s'est passé avant, moi j'y étais pas, j'ai rien à voir avec ça, je veux juste profiter de toutes mes chances tu vois, j'ai pas de comptes à rendre à elle ou à toi, hein, t'aurais pas voulu connaître ta grand-mère, toi ? Ça te ferait quoi qu'elle t'appelle maintenant pour te dire gentiment qu'elle regrette tout le temps perdu mais que l'avenir nous appartient tout ça, hein, ça te ferait quoi ? Et puis un jour aussi je retrouverai mon père, en plus tu m'as dit un jour que tu le connaissais mais c'est pas parce qu'il a pas voulu de toi... je veux dire de nous... que je dois pas le chercher, quoi..."

Laurence-la-muette avait tout lâché d'une traite, en une seule phrase et sans apparemment prendre le temps de respirer. Dix-huit ans de frustration en une tirade de quarante secondes... Et moi j'avais perdu ma langue. Je me mis à la chercher, j'avais dû l'égarer dans un coin de la bouche.
Tout y était passé et tout était vrai : le besoin de retrouver sa vraie famille, la quête du père, le lien avec la mère de la mère, l'occultation de celle-là par celle-ci, l'émancipation affective, le temps perdu, le temps à gagner, la mise en face de mes contradictions enfouies... Laurence me donna une leçon qui ne profiterait guère ni à l'une ni à l'autre. Par là, elle me signifiait que sa vie lui appartenait et que, si j'y avais ma place et pas la moindre, je n'avais plus à influencer ses choix.

Les enfants nés-morts, chapitre 17, Sébastien Haton

mardi 26 octobre 2010

La sphère des immortels tourne en rond

Il ne me reste que deux mois pour mener à bien mon entreprise de premier-jetage à grande échelle.
C'est la dernière fois que je promets d'écrire 14 romans en un an. L'année prochaine, il n'y en aura que 12 !

Puisqu'il ne reste que deux mois, je vais en profiter pour faire un point précis sur chacun des récits engagés dans le sprint final. Certains sont déjà finis (bien peu) et d'autres en sont loin (bien peu également).
Votre rôle dans les semaines à venir sera de déterminer lequel ou lesquels de ces récits vous voudriez voir édités avant les autres :))
Etant donné que ce blogue est entièrement archivé, vous pouvez retrouver tous les précédents extraits publiés de chacun des 14 récits, sous la rubrique romans et récits en cours. Pour celui d'aujourd'hui c'est facile, c'est le premier de la liste.

Le voici :


TITRE : La sphère des immortels, partie I : la porte des mondes

GENRE : heroic fantasy

SYNOPSIS COURT : Sur le continent Orym, Le très jeune Nirnael est désigné Gardien de la Sphère, un rôle primordial dont il sait cependant peu de choses. Tout en luttant contre ses propres démons et ceux des autres, il devra s'abstraire de son monde pour découvrir ailleurs les mécanismes de l'Univers, les prérogatives qui lui reviennent et bien d'autres mystères qui le dépassent, comme les multicouches temporelles.

AVANCEMENT : 550 pages déjà écrites pour le premier jet. Outre les annexes (linguistiques, historiques et biographiques) toujours en friche, il ne me reste plus que deux ou trois chapitres centraux à enrichir.
Comme il aura une suite, tous les mystères ne seront pas résolus, ruse d'écrivain à épisodes ;))
Sera fin prêt pour relecture bien avant l'échéance du 31 décembre :))

EXTRAIT

Le passage de la première porte aboutissait à un nouveau mur, qui lui-même... recelait l'autre porte, laquelle fut particulièrement difficile à enfoncer tant elle semblait protégée par un puissant sortilège. Mais tout cela se passait dans la tête du jeune Gardien et aucun sort ne saurait l'empêcher de se mouvoir dans les dédales de son propre esprit.
Lorsque les dernières résistances de la deuxième porte tombèrent, il entra dans une vaste salle peu éclairée au milieu de laquelle était posée une grande table ovale. Les huit personnes qui étaient assises autour, pas une de moins, cessèrent leurs discussions animées et "regardèrent" entrer leur hôte. Aucun visage n'était visible, comme si les convives étaient sans tête, le visage camouflé sous d'épais capuchons qui leur descendaient jusqu'en dessous des yeux, si jamais ils en eurent.
C'est ainsi que je me figure mon propre conflit intérieur, songea Nirnael qui était certain d'avoir seul imaginé cette vision de complot encapuchonné, attablé et mal éclairé. La scène ressemblait de beaucoup à de nombreuses autres qui furent décrites par des conteurs anciens dont les œuvres étaient consignées en Tawel.
Sans attendre d'y être prié, il s'assit à la place libre qui se trouvait près du passage qu'il venait de franchir. Il était face à un des huit tandis que les sept autres étaient assis sur les côtés, trois à sa droite, quatre à sa gauche. Aucun n'eut de mouvement hostile, et pour cause : Il fallait bien respecter les règles de l'hospitalité fixées par leur hôte depuis son intrusion... et dont on ignorait encore la teneur.

"Vous n'avez pas été long à venir nous rendre visite, sépulcra la chose en face de lui. Nous parlions justement de vous...
- Il n'y a guère d'autre sujet à traiter par ici.
- Vous croyez ? Votre cerveau n'est pourtant pas dépourvu de richesses insoupçonnées...
- Restons-en à moi, voulez-vous ?
- Comme vous voudrez, vous êtes ici chez vous.
- Justement, c'était la première question que je voulais soulever. Donc, je suis ici chez moi et vous y êtes également, mais sans y avoir été invité. Pouvez-vous m'expliquer le comment de cette intrusion, puis son pourquoi ? Si je ne décide pas de vous mettre à la porte après vos précisions, j'aurai peut-être autre chose à vous demander."

Un rire profond, collectif, désordonné et pourtant très mélodieux se fit entendre dans la tête du logeur fâché mais calme. C'était également un rire très sépulcral, à l'image de la voix qui l'avait (ac)cueilli à son entrée. Le rire se fit flottant et commença à désenfler comme un mouvement de symphonie écrit pour être joué de plus en plus piano jusqu'au silence. Il n’y eut aucun applaudissement.
Nirnael prit conscience qu'il était au cœur des prédictions de sa sœur Beatrix : Il y a un lieu où tu seras seul à pénétrer, où personne ne pourra te suivre. Il lui sembla néanmoins que cette impression était biaisée car il ne se trouvait pas en un lieu, il était en pleine introspection immatérielle. Ses déplacements étaient des sensations qu'il s'inspirait à lui-même tout en conservant cette étrange originalité qui sied aux mondes intermédiaires. « L'endroit où il ne pourrait se rendre que seul » n'était sans doute pas celui-là, et pourtant... la vérité avait déjà jailli de la prophétie.
L'un des enseignements forts de Maïald était précisément de se méfier des oracles car la vérité d'un événement qui n'a pas encore eu lieu n'est pas contestable puisqu’on ne peut pas prouver le contraire. C'est la raison pour laquelle une prédiction n'est jamais semblable à "Tu épouseras une femme blonde prénommée Aëylia et tu auras quatre filles et deux garçons" car cela ne se réalise presque jamais et contribue à enfermer le sujet dans une quête aussi vaine qu’aberrante. On connaît la légende de ce Prince d'antan qui fut frappé de cette prophétie, trouva une femme de ce prénom après des années de quête obsessionnelle, l'épousa de force, la séquestra avant de se faire assassiner par les frères de la demoiselle...

Les vrais prédictions sont toujours sibyllines et vagues... et se réalisent subséquemment presque toujours, même plusieurs fois dans certains cas.
Le jeune Gardien se fit son propre oracle : Je te le prédis, Nirnael, tout ce joli monde déménagera de ta tête un jour ou l'autre.
Cette idée le fit sourire mais un détail lui ôta l'envie de s'amuser : Son vis-à-vis luisait d'une blancheur irrépressible malgré l'opacité de son manteau à capuche. Cette vision le décontenança car elle lui rappela celle plus ancienne des Poursuiteurs contre lesquels étaient venus se battre Echéril et Maïald. Ce n'était cependant pas ce qui le troublait le plus ; pour un esprit exercé comme le sien, toute vision interne ne pouvait être qu'une construction interne. Autrement dit, rien dans cette pièce ne préexistait à ses perceptions habituelles. Il avait imaginé la double porte piégée, la table ovale, les capuches et à présent le rayonnement blanc de son interlocuteur. Il motivait aussi ce silence prolongé que personne, et pour cause, n'avait rompu.
Quoi qu'il en fût, la fulgurance de ses réflexions n'échappa nullement à la vigilance de ses interlocuteurs imaginaires :

"Tu penses beaucoup, et tu penses vite, jeune seigneur. Nous ne sommes pas trop de neuf pour te suivre.
- Neuf ? L'on se cacherait céans ?
- Compter est insuffisant. Tout ce qui est ici ne se voit pas. Et ce qui se voit n'est pas toujours ce qu'il montre.
- Je prends ça pour une mise au point : ici, rien n'est réel et tout est réel. Il est possible que ce que j'expérimente en ce moment n'ait aucune réalité.
- Et possible que si, effectivement.
- Vous n'avez pas répondu à mes questions.
- Soit. Comment sommes-nous arrivés ici ? Nous allons où nous voulons, nous n'avons pas de contrainte, nous sommes des voyageurs libres. Même un esprit complexe et clos comme le tien est insuffisant à nous faire barrage. Pourquoi ? Tu devrais le deviner seul mais je vais te donner notre version : Tu es comme nous tous un voyageur libre, ou tu veux le devenir, c'est pareil. Mais tu as un véhicule physique, c'est toute la différence. Nous devons te montrer comment voyager sans véhicule, et tu pourras éventuellement nous accompagner.
- Que se passerait-il si je refusais d'être guidé ?
- Nous pensons que tu ne te priveras pas de notre assistance, ne serait-ce que par simple curiosité.
- Vous êtes des spectres ?
- Des rémanences de spectres, à la rigueur. Mais ce ne serait pas exact... Mais qu'es-tu en train de faire, au juste, jeune seigneur ?"

Pendant qu'il les faisait parler en leur posant des questions élémentaires dont il écoutait à peine les réponses, Nirnael avait commencé à ériger des défenses internes relativement élaborées. Les membres de l'assistance qui se taisaient depuis le début s'agitèrent de plus en plus, dans l'impossibilité de se lever ou de se mouvoir de quelque façon que ce soit.
Nirnael pensait être fixé sur la nature de ce qui le hantait. Il ne voulait plus en discuter, son unique dessein était de forclore l'assemblée et il s'y employait bien. Le maître de cérémonie se leva brutalement et entreprit de se ruer dans la direction de Nirnael qui ne bougea pas d'un pouce.

"Non. Vous n'avancerez plus.
- Imbécile..."

Malgré l'ordre impérieux du propriétaire du cerveau occupé, la forme blanche encapuchonnée gagnait du terrain sur la table, avançant comme s'il était monté sur coussin d'air. A son passage, les autres spectres retrouvèrent leur mobilité et furent comme entraînés dans son sillage. Nirnael s'attendait à ce que sa volonté fût partiellement contrée, mais la réaction de ses vis-à-vis avait été trop tardive. Lorsque ceux-ci furent à quelques mètres du jeune Gardien, un premier mur fut érigé devant eux.

"Vous n'avancerez plus, vous ai-je dit. Allez hanter qui vous voudrez, la maison ne loge plus à partir de cet instant. Vous n’êtes plus des voyageurs libres en ces lieux.
- Tu ne peux pas faire une telle chose... ahana la voix avec effort. Personne ne peut entraver des voyageurs libres... Tu n'en as pas le droit... »

Le plafond de la "salle de réunions" s'effondra d'un seul bloc sur la masse des conspirateurs et ce fut le silence.
Sous les décombres de la salle neuronale, les dépouilles des "rémanences spectrales" dégageaient une insistante odeur de fromage et de viande froide. Des ruines ne montait plus signe de "vie" mais l'odeur se fit plus persistante à mesure que le temps passait, et ce malgré le travail de colmatage effectué par Nirnael autour de la pièce désaffectée.
Un spectre mort est un fromage odorant fut la dernière phrase de son introspection quand Nirnael fut interpellé de l'extérieur.

La sphère des immortels, chapitre 11, Sébastien Haton