Huitième et dernier épisode du feuilleton extrait d'un chapitre de l'acheteur d'allumettes 2, écrit il y a longtemps et qui ressemble étrangement à mon présent, toutes proportions gardées et toutes choses inégales par ailleurs dans un monde parfait, le héros étant aussi éloigné de moi que le chemin qu'il prend pour réintégrer sa vie d'avant.
La prochaine fois, je vous raconterai la "vraie histoire", ce qui m'est réellement arrivé trois ans après l'écriture de ce chapitre.
S'il y en a parmi vous qui insistent, je posterai la suite des aventures de ce farceur de Pierre.
Dans l'épisode 1, Pierre rentre chez lui.
Dans l'épisode 2, il retourne sur son ancien lieu de travail.
Dans l'épisode 3, il est accueilli avec effusion par des collègues avec lesquels il ne s'est pas toujours bien entendu.
Dans l'épisode 4, il raconte ses aventures et annonce son désir de retravailler là à une des personnes présentes.
Dans l'épisode 5, il se retrouve dans le bureau du directeur pour essayer de se faire réembaucher.
Dans l'épisode 6, il croit comprendre qu'il ne sera pas réembauché.
Dans l'épisode 7, on lui propose une solution intermédiaire qu'il accepte
Voici le huitième volet de ce retour...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 8
(...)
“Tu travailleras à ton compte. Nous pourrons te confier un certain nombre de missions... mais avec tes compétences et ton vécu tu devrais trouver d'autres clients, parce que nous ne pourrons probablement pas t'offrir de temps plein.”
Par faiblesse, par nécessité ou encore parce que c'était la solution de facilité, je lui ai dit oui. Mais en acceptant le deal, j'avais conscience que je couperais le cordon plus vite que prévu.
Je suis quand même pénible. Je m'humilie pour qu'on me réintègre et, dès que ça fonctionne, j'essaie de me dérober à nouveau...
La Lorraine ne m'a dit ni merde ni va-t'en. Aucun loup ne m'y a tourné le dos et je n'y ai perdu que quelques amis qui ne tenaient déjà plus qu'à un fil. Mes parents ont été les premiers à ouvrir les bras. Rien d'extraordinaire à cela, d'autant plus qu'ils furent venus me voir à Thérens. Au moins le gentil fils ne les a pas abandonnés.
Dans les autres sphères de ce monde, des rencontres majeures m'attendent. Dans un bureau encombré de fines volutes et d'une lourde odeur de cubains, un homme gère par contumace les publications de mon double. Il serait courtois d'aller l'encourager à continuer de le faire, d'autant plus qu'il prétendait avoir « de bonnes nouvelles » pour moi.
(...)
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
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vendredi 10 juin 2011
dimanche 5 juin 2011
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité -7-
Septième épisode du feuilleton extrait d'un chapitre de l'acheteur d'allumettes 2, écrit il y a longtemps et qui ressemble étrangement à mon présent, toutes proportions gardées et toutes choses inégales par ailleurs dans un monde parfait, le héros étant aussi éloigné de moi que le chemin qu'il prend pour réintégrer sa vie d'avant.
Dans l'épisode 1, Pierre rentre chez lui.
Dans l'épisode 2, il retourne sur son ancien lieu de travail.
Dans l'épisode 3, il est accueilli avec effusion par des collègues avec lesquels il ne s'est pas toujours bien entendu.
Dans l'épisode 4, il raconte ses aventures et annonce son désir de retravailler là à une des personnes présentes.
Dans l'épisode 5, il se retrouve dans le bureau du directeur pour essayer de se faire réembaucher.
Dans l'épisode 6, il croit comprendre qu'il ne sera pas réembauché.
Voici le septième volet de ce retour...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 7
(...)
La citation m'arrache un sourire presque sonore. Jean-Pierre répond sur le même mode.
“Je suis content de te voir sourire, Pierrot. J'avais peur que tu en aies oublié le mécanisme.
- A vrai dire, je ne crois pas avoir oublié quoi que ce soit. Je me sens intact...
- Tant mieux, tant mieux. Tu continues à écrire ?
- Oui, je m'y remets. Je n'écrivais pas trop quand je travaillais au parc à loups de Thérens...
- Au parc à loups de Thérens ? Tu as travaillé là-bas ? Tu sais que c'est une sacrée référence dans un CV scientifique ! Il faudra que tu t'en serves.”
Encore une fois, j'interprète trop vite la remarque. D'abord, elle pourrait bien être ironique, bien que sans méchanceté. Et quand j'entends "CV", j'en déduis “aller voir ailleurs”. Bien qu'aimant bien Jean-Pierre Pierson, ayant même commencé à le tutoyer, je me prépare néanmoins à partir.
(...)
“Écoute, je ne voudrais pas monopoliser ton temps, qui doit être précieux. Et puis je vais devoir me bouger si je veux retravailler quelque part...
- Attends, je n'ai pas dit qu'il n'y avait pas de solution. Je n'ai pas dit non plus que je ne voulais plus de toi comme collaborateur.
- Je l'ai compris, ça, ne t'inquiète pas. Mais je pensais aussi avoir saisi la position des tutelles...
- Écoute, Pierre l'aventurier, toi tu as dis “merde” au monde entier et c'était ton droit. Maintenant tu reviens avec humilité et orgueil mêlés, et c'est également ton droit. Mais moi, je n'ai pas bougé, j'ai gardé le cul sur cette chaise, j'ai défendu mes billes et mes confitures et il y a notamment une chose qui n'a pas changé : Quoi qu'il arrive, la tutelle, je lui dis zut...”
« La tutelle, je lui dis zut... », qu'il dit
L'invective ressemble fort à une semonce de mauvais garçon. L'attitude du directeur n'a pas changé mais son discours si. Ou alors il s'adapte à un interlocuteur qui, lui, a subi plusieurs métamorphoses jusqu'à devenir ce papillon roussâtre qui ne sait pas encore s'il est un diurne butineur, toujours posé sur la fleur, ou un nocturne éphémère désespérément collé au carreau d'une fenêtre fermée.
Et moi, je le lui dis zut, à la tutelle ?
Toujours pas, hélas. Je persiste à respecter la main qui peut me battre, parce que j'ignore à qui elle appartient. La tutelle est un papillon mixte qui bleuit la nuit et roussit le jour. La tutela volubilis, selon son nom savant, est une espèce invasive exogène. Nous, les papillons endogènes et néanmoins migrateurs, devons pouvoir l'éradiquer avant qu'elle ne nous chasse.
Sans le savoir, je réagis comme un animal alors que j'exige de redevenir humain. Le milieu ne me le pardonnera pas, c'est évident.
(...)
Deux jours plus tard, le labo m'appelle. Le directeur a marché sur la tutelle, laquelle s'est partiellement dérobée.
“Pierre ? J'ai une solution pour toi. On ne peut pas te réintégrer pleinement mais il y a d'autres moyens.”
la “solution” imaginée par l'audacieux personnage était simple. Bien qu'il lui fût dorénavant impossible de recruter ou de faire rentrer au bercail les brebis égarées, il avait la possibilité de sous-traiter un certain nombre de tâches auprès de sociétés indépendantes. Je devrais ainsi devenir moi-même une société indépendante...
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
Dans l'épisode 1, Pierre rentre chez lui.
Dans l'épisode 2, il retourne sur son ancien lieu de travail.
Dans l'épisode 3, il est accueilli avec effusion par des collègues avec lesquels il ne s'est pas toujours bien entendu.
Dans l'épisode 4, il raconte ses aventures et annonce son désir de retravailler là à une des personnes présentes.
Dans l'épisode 5, il se retrouve dans le bureau du directeur pour essayer de se faire réembaucher.
Dans l'épisode 6, il croit comprendre qu'il ne sera pas réembauché.
Voici le septième volet de ce retour...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 7
(...)
La citation m'arrache un sourire presque sonore. Jean-Pierre répond sur le même mode.
“Je suis content de te voir sourire, Pierrot. J'avais peur que tu en aies oublié le mécanisme.
- A vrai dire, je ne crois pas avoir oublié quoi que ce soit. Je me sens intact...
- Tant mieux, tant mieux. Tu continues à écrire ?
- Oui, je m'y remets. Je n'écrivais pas trop quand je travaillais au parc à loups de Thérens...
- Au parc à loups de Thérens ? Tu as travaillé là-bas ? Tu sais que c'est une sacrée référence dans un CV scientifique ! Il faudra que tu t'en serves.”
Encore une fois, j'interprète trop vite la remarque. D'abord, elle pourrait bien être ironique, bien que sans méchanceté. Et quand j'entends "CV", j'en déduis “aller voir ailleurs”. Bien qu'aimant bien Jean-Pierre Pierson, ayant même commencé à le tutoyer, je me prépare néanmoins à partir.
(...)
“Écoute, je ne voudrais pas monopoliser ton temps, qui doit être précieux. Et puis je vais devoir me bouger si je veux retravailler quelque part...
- Attends, je n'ai pas dit qu'il n'y avait pas de solution. Je n'ai pas dit non plus que je ne voulais plus de toi comme collaborateur.
- Je l'ai compris, ça, ne t'inquiète pas. Mais je pensais aussi avoir saisi la position des tutelles...
- Écoute, Pierre l'aventurier, toi tu as dis “merde” au monde entier et c'était ton droit. Maintenant tu reviens avec humilité et orgueil mêlés, et c'est également ton droit. Mais moi, je n'ai pas bougé, j'ai gardé le cul sur cette chaise, j'ai défendu mes billes et mes confitures et il y a notamment une chose qui n'a pas changé : Quoi qu'il arrive, la tutelle, je lui dis zut...”
« La tutelle, je lui dis zut... », qu'il dit
L'invective ressemble fort à une semonce de mauvais garçon. L'attitude du directeur n'a pas changé mais son discours si. Ou alors il s'adapte à un interlocuteur qui, lui, a subi plusieurs métamorphoses jusqu'à devenir ce papillon roussâtre qui ne sait pas encore s'il est un diurne butineur, toujours posé sur la fleur, ou un nocturne éphémère désespérément collé au carreau d'une fenêtre fermée.
Et moi, je le lui dis zut, à la tutelle ?
Toujours pas, hélas. Je persiste à respecter la main qui peut me battre, parce que j'ignore à qui elle appartient. La tutelle est un papillon mixte qui bleuit la nuit et roussit le jour. La tutela volubilis, selon son nom savant, est une espèce invasive exogène. Nous, les papillons endogènes et néanmoins migrateurs, devons pouvoir l'éradiquer avant qu'elle ne nous chasse.
Sans le savoir, je réagis comme un animal alors que j'exige de redevenir humain. Le milieu ne me le pardonnera pas, c'est évident.
(...)
Deux jours plus tard, le labo m'appelle. Le directeur a marché sur la tutelle, laquelle s'est partiellement dérobée.
“Pierre ? J'ai une solution pour toi. On ne peut pas te réintégrer pleinement mais il y a d'autres moyens.”
la “solution” imaginée par l'audacieux personnage était simple. Bien qu'il lui fût dorénavant impossible de recruter ou de faire rentrer au bercail les brebis égarées, il avait la possibilité de sous-traiter un certain nombre de tâches auprès de sociétés indépendantes. Je devrais ainsi devenir moi-même une société indépendante...
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
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récits en cours
vendredi 3 juin 2011
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité -6-
Sixième épisode du feuilleton extrait d'un chapitre de l'acheteur d'allumettes 2, écrit il y a longtemps et qui ressemble étrangement à mon présent, toutes proportions gardées et toutes choses inégales par ailleurs dans un monde parfait, le héros étant aussi éloigné de moi que le chemin qu'il prend pour réintégrer sa vie d'avant.
Dans l'épisode 1, Pierre rentre chez lui.
Dans l'épisode 2, il retourne sur son ancien lieu de travail.
Dans l'épisode 3, il est accueilli avec effusion par des collègues avec lesquels il ne s'est pas toujours bien entendu.
Dans l'épisode 4, il raconte ses aventures et annonce son désir de retravailler là à une des personnes présentes.
Dans l'épisode 5, il se retrouve dans le bureau du directeur pour essayer de se faire réembaucher.
Voici le cinquième volet de ce retour...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 6
(...)
Je le laisse respirer. Le téléphone sonne, il répond. Ça a l'air important alors je fais mine de me lever, comme autrefois, mais le boss me fait signe de ne pas bouger. A l'autre bout du fil, on me connaît.
“Et tu sais qui est en face de moi ? Devine ! lance M. Pierson au beau milieu d'un échange très professionnel bien que chaleureux.
- ...
- Lui-même ! Dis donc, tu as un sacré flair. Et tu sais pourquoi il est là ? ajoute aussitôt le boss sous mon air un peu déconfituré.
- ...
- Tout juste.
- ...
- Oui, je le lui ai dit... enfin, je commençais à le lui expliquer quand tu as appelé.”
Au cours de l'échange, je comprends à demi-locuteur que mon retour était attendu et qu'il pose un certain nombre de problèmes indépendants de la volonté des autochtones. Dans ma grande naïveté, je n'imaginais pas rencontrer le moindre obstacle à une reprise de mes activités en bonne et due forme, dans la plus grande simplicité : « signez ici, serrons-nous la main et retournons au boulot... »
“Tu vois, reprend Jean-Pierre après avoir raccroché, nous parlons régulièrement de toi. Contrairement à ce que tu croyais, tes tâches étaient importantes pour la structure. C'est d'ailleurs pour cela que nous avons été obligés de recruter Tatiana... Tu l'as rencontrée, non ? Elle était en bas, tout à l'heure... Bon bref, elle avait toutes les qualifications, son doctorat en bases textuelles, un français quasi parfait et une bonne connaissance des bases de données lexicales... Voilà.
- Dois-je en déduire que mes chances de revenir sont nulles ?” osai-je en plein marasme à odeur de soufre.
La tête du chef fait non lentement, mais ses yeux me disent oui. En voulant analyser trop vite les réactions de Jean-Pierre, mon cerveau se résigne et laisse divaguer ses globes oculaires sur les rayonnages qui entourent le directeur. Au milieu des ouvrages et des revues d'informatique et de linguistique, je débusque deux tranches dont la couleur m'est familière. Je m'y attarde avec une pointe d'émotion qui me fait presque monter une larme au bord de la paupière ; je prends comme un honneur d'être serré entre Turing et Chomsky. C'est plus qu'un honneur, en réalité, c'est une invraisemblance. "Le complexe du rédempteur" et "le roman de 24 heures" dialoguaient péniblement avec les plus hautes autorités de ma communauté d'origine. Ils avaient sans doute peu de choses à se dire...
Voyons voir...
Silences gênés.
Alors comme ça vous êtes un roman écrit par ce jeune homme qui nous lisait autrefois ?
-Oui, c'est bien ça... mais il vous lit toujours !
Et à part ça, qu'est-ce que vous faites dans la vie ?
- Il arrive qu'on me lise...
Mais pour quoi faire ?
- Je... Demandez à Monsieur Pierson !
Le monsieur en question savoure ma découverte :
“Tu as vu ? J'ai pensé que le placement te plairait.
- C'est... audacieux.
- Je te surprendrai peut-être en disant que j'aime bien ce que tu écris. Pour moi, les garder ici était une manière de te faire exister dans le labo. Et puis le portrait que tu fais du chef de ton héros est plutôt sympa... J'ai eu l'orgueil de croire que je l'avais inspiré en partie. “Ce brave M. Pierrat”...”
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
Dans l'épisode 1, Pierre rentre chez lui.
Dans l'épisode 2, il retourne sur son ancien lieu de travail.
Dans l'épisode 3, il est accueilli avec effusion par des collègues avec lesquels il ne s'est pas toujours bien entendu.
Dans l'épisode 4, il raconte ses aventures et annonce son désir de retravailler là à une des personnes présentes.
Dans l'épisode 5, il se retrouve dans le bureau du directeur pour essayer de se faire réembaucher.
Voici le cinquième volet de ce retour...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 6
(...)
Je le laisse respirer. Le téléphone sonne, il répond. Ça a l'air important alors je fais mine de me lever, comme autrefois, mais le boss me fait signe de ne pas bouger. A l'autre bout du fil, on me connaît.
“Et tu sais qui est en face de moi ? Devine ! lance M. Pierson au beau milieu d'un échange très professionnel bien que chaleureux.
- ...
- Lui-même ! Dis donc, tu as un sacré flair. Et tu sais pourquoi il est là ? ajoute aussitôt le boss sous mon air un peu déconfituré.
- ...
- Tout juste.
- ...
- Oui, je le lui ai dit... enfin, je commençais à le lui expliquer quand tu as appelé.”
Au cours de l'échange, je comprends à demi-locuteur que mon retour était attendu et qu'il pose un certain nombre de problèmes indépendants de la volonté des autochtones. Dans ma grande naïveté, je n'imaginais pas rencontrer le moindre obstacle à une reprise de mes activités en bonne et due forme, dans la plus grande simplicité : « signez ici, serrons-nous la main et retournons au boulot... »
“Tu vois, reprend Jean-Pierre après avoir raccroché, nous parlons régulièrement de toi. Contrairement à ce que tu croyais, tes tâches étaient importantes pour la structure. C'est d'ailleurs pour cela que nous avons été obligés de recruter Tatiana... Tu l'as rencontrée, non ? Elle était en bas, tout à l'heure... Bon bref, elle avait toutes les qualifications, son doctorat en bases textuelles, un français quasi parfait et une bonne connaissance des bases de données lexicales... Voilà.
- Dois-je en déduire que mes chances de revenir sont nulles ?” osai-je en plein marasme à odeur de soufre.
La tête du chef fait non lentement, mais ses yeux me disent oui. En voulant analyser trop vite les réactions de Jean-Pierre, mon cerveau se résigne et laisse divaguer ses globes oculaires sur les rayonnages qui entourent le directeur. Au milieu des ouvrages et des revues d'informatique et de linguistique, je débusque deux tranches dont la couleur m'est familière. Je m'y attarde avec une pointe d'émotion qui me fait presque monter une larme au bord de la paupière ; je prends comme un honneur d'être serré entre Turing et Chomsky. C'est plus qu'un honneur, en réalité, c'est une invraisemblance. "Le complexe du rédempteur" et "le roman de 24 heures" dialoguaient péniblement avec les plus hautes autorités de ma communauté d'origine. Ils avaient sans doute peu de choses à se dire...
Voyons voir...
Silences gênés.
Alors comme ça vous êtes un roman écrit par ce jeune homme qui nous lisait autrefois ?
-Oui, c'est bien ça... mais il vous lit toujours !
Et à part ça, qu'est-ce que vous faites dans la vie ?
- Il arrive qu'on me lise...
Mais pour quoi faire ?
- Je... Demandez à Monsieur Pierson !
Le monsieur en question savoure ma découverte :
“Tu as vu ? J'ai pensé que le placement te plairait.
- C'est... audacieux.
- Je te surprendrai peut-être en disant que j'aime bien ce que tu écris. Pour moi, les garder ici était une manière de te faire exister dans le labo. Et puis le portrait que tu fais du chef de ton héros est plutôt sympa... J'ai eu l'orgueil de croire que je l'avais inspiré en partie. “Ce brave M. Pierrat”...”
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
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auto-fiction,
coïncidence,
extrait roman,
récits en cours
mercredi 1 juin 2011
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité -5-
Cinquième épisode du feuilleton extrait d'un chapitre de l'acheteur d'allumettes 2, écrit il y a longtemps et qui ressemble étrangement à mon présent, toutes proportions gardées et toutes choses inégales par ailleurs dans un monde parfait.
Dans l'épisode 1, Pierre rentre chez lui.
Dans l'épisode 2, il retourne sur son ancien lieu de travail.
Dans l'épisode 3, il est accueilli avec effusion par des collègues avec lesquels il ne s'est pas toujours bien entendu.
Dans l'épisode 4, il raconte ses aventures et annonce son désir de retravailler là à une des personnes présentes.
Voici le cinquième volet de ce retour...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 5
(...)
Rompant le bruit général, M. Pierson en personne entre là où on ne le voit presque jamais. Quelque chose d'inhabituel a attiré son cerveau supérieur. Ses yeux s'arrêtent sur ma tête de hippie. Lui me reconnaît immédiatement. Mais il ne m'embrasse pas, il ne faut pas exagérer. Une simple pression sur l'épaule suffit amplement à me montrer son affection.
"Et bien je comprends mieux ! Je ne m'expliquais pas ces bureaux vides et ce silence partout, j'étais sur le point de virer tout le monde... pince-t-il sans rire. Tu as cinq minutes pour monter ?
- J'allais justement vous voir.
- Alors je t'attends. [à la troupe qui s'ébranle] Non, c'est bon, ne vous affolez pas. C'est pas tous les jours que le fils prodigue rentre au bercail."
Je prends sa remarque comme une réintégration par anticipation. Je suis encore pour partie ce petit garçon qui croit qu'on obtient les choses simplement parce qu'on les désire.
Et justement... Mylène m'intercepte alors que je me prépare à rejoindre le bureau du big boss.
"Dis, tu m'avais proposé un jour un verre après le boulot, tu te souviens ?
- Comme si c'était il y a deux ans ! Bien sûr !
- Et si on le prenait ce soir ?
- Et qui viendrait me péter le nez pour ça ? plaisantai-je maladroitement.
- Plus personne en fait, répliqua-t-elle avec un peu de raideur blessée. Mais si j'étais encore avec ce... avec lui, j'hésiterais peut-être à te l'envoyer", ajouta-t-elle en louchant sur mes bras noueux comme de la glycine.
Je lui souris comme un vainqueur, comme sourit le loup dominant trop sûr d'être le seul concurrent valable dans son territoire. Mais tout au fond de moi, je sens que ce n'est pas le bon endroit pour faire le malin...
“Ce serait sympa, dis-je enfin. Je te fais signe après mon entrevue au sommet.
- Je t'attends”, lâche-t-elle comme une évidence à mon instinct perturbé.
Jean-Pierre est en chemisette. Il a un peu maigri et me semble moins soucieux qu'avant. Ce n'est quand même pas parce que je suis parti, me dis-je sans me faire rire.
“Je ne te demanderai pas de me raconter toutes tes aventures, je suppose que tu l'as déjà fait en bas.
- C'est vrai. Toutefois, n'écoutez pas trop ce que vous diront les autres. Il se peut que certaines choses soient déformées...
- Je m'en doute. J'ai déjà entendu assez de conneries sur ton compte, sans compter les journalistes... Tout ce qui m'intéresse pour l'instant est : comment vas-tu ?
- Pas trop mal, je dirais. Pas trop bien non plus, pour être sincère. Ce n'est pas si simple de passer d'un monde à un autre. Ceci dit, ce n'était pas plus facile dans l'autre sens, au contraire...
- Et côté boulot ?
- C'est... un peu pour ça que je suis venu, en fait.
- Je m'en doutais. Pour tout te dire, je t'ai attendu pendant presque deux ans. J'espérais que tu reviennes un jour et que tu me demandes “réintègre-moi, Jean-Pierre !”. Mais les choses se compliquent. Je ne fais plus autant ce que je veux.”
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
Dans l'épisode 1, Pierre rentre chez lui.
Dans l'épisode 2, il retourne sur son ancien lieu de travail.
Dans l'épisode 3, il est accueilli avec effusion par des collègues avec lesquels il ne s'est pas toujours bien entendu.
Dans l'épisode 4, il raconte ses aventures et annonce son désir de retravailler là à une des personnes présentes.
Voici le cinquième volet de ce retour...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 5
(...)
Rompant le bruit général, M. Pierson en personne entre là où on ne le voit presque jamais. Quelque chose d'inhabituel a attiré son cerveau supérieur. Ses yeux s'arrêtent sur ma tête de hippie. Lui me reconnaît immédiatement. Mais il ne m'embrasse pas, il ne faut pas exagérer. Une simple pression sur l'épaule suffit amplement à me montrer son affection.
"Et bien je comprends mieux ! Je ne m'expliquais pas ces bureaux vides et ce silence partout, j'étais sur le point de virer tout le monde... pince-t-il sans rire. Tu as cinq minutes pour monter ?
- J'allais justement vous voir.
- Alors je t'attends. [à la troupe qui s'ébranle] Non, c'est bon, ne vous affolez pas. C'est pas tous les jours que le fils prodigue rentre au bercail."
Je prends sa remarque comme une réintégration par anticipation. Je suis encore pour partie ce petit garçon qui croit qu'on obtient les choses simplement parce qu'on les désire.
Et justement... Mylène m'intercepte alors que je me prépare à rejoindre le bureau du big boss.
"Dis, tu m'avais proposé un jour un verre après le boulot, tu te souviens ?
- Comme si c'était il y a deux ans ! Bien sûr !
- Et si on le prenait ce soir ?
- Et qui viendrait me péter le nez pour ça ? plaisantai-je maladroitement.
- Plus personne en fait, répliqua-t-elle avec un peu de raideur blessée. Mais si j'étais encore avec ce... avec lui, j'hésiterais peut-être à te l'envoyer", ajouta-t-elle en louchant sur mes bras noueux comme de la glycine.
Je lui souris comme un vainqueur, comme sourit le loup dominant trop sûr d'être le seul concurrent valable dans son territoire. Mais tout au fond de moi, je sens que ce n'est pas le bon endroit pour faire le malin...
“Ce serait sympa, dis-je enfin. Je te fais signe après mon entrevue au sommet.
- Je t'attends”, lâche-t-elle comme une évidence à mon instinct perturbé.
Jean-Pierre est en chemisette. Il a un peu maigri et me semble moins soucieux qu'avant. Ce n'est quand même pas parce que je suis parti, me dis-je sans me faire rire.
“Je ne te demanderai pas de me raconter toutes tes aventures, je suppose que tu l'as déjà fait en bas.
- C'est vrai. Toutefois, n'écoutez pas trop ce que vous diront les autres. Il se peut que certaines choses soient déformées...
- Je m'en doute. J'ai déjà entendu assez de conneries sur ton compte, sans compter les journalistes... Tout ce qui m'intéresse pour l'instant est : comment vas-tu ?
- Pas trop mal, je dirais. Pas trop bien non plus, pour être sincère. Ce n'est pas si simple de passer d'un monde à un autre. Ceci dit, ce n'était pas plus facile dans l'autre sens, au contraire...
- Et côté boulot ?
- C'est... un peu pour ça que je suis venu, en fait.
- Je m'en doutais. Pour tout te dire, je t'ai attendu pendant presque deux ans. J'espérais que tu reviennes un jour et que tu me demandes “réintègre-moi, Jean-Pierre !”. Mais les choses se compliquent. Je ne fais plus autant ce que je veux.”
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
Libellés :
acheteur d'allumettes,
auto-fiction,
coïncidence,
extrait roman,
récits en cours
lundi 30 mai 2011
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité -4-
Quatrième épisode du feuilleton extrait d'un chapitre de roman écrit il y a longtemps et qui ressemble étrangement à mon présent, toutes proportions gardées et toutes choses inégales par ailleurs dans un monde parfait.
Dans l'épisode 1, Pierre rentre chez lui.
Dans l'épisode 2, il retourne sur son ancien lieu de travail.
Dans l'épisode 3, il est accueilli avec effusion par des collègues avec lesquels il ne s'est pas toujours bien entendu.
Voici le quatrième volet de ce retour...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 4
(...)
"Je ne mets plus Lancôme. Tu avais raison, ça n'allait pas avec mon grain de peau..."
Bigre... Encore quelques secondes de retrouvailles trop intimes et elle m'annoncerait qu'elle avait rompu avec son costaud jaloux d'autrefois... Heureusement, les autres compères réclament leur part. Tout le monde m'attrape par les épaules et m'embrasse, y compris ce technicien homophobe qui m'aurait pété le nez si j'avais essayé de lui effleurer la joue à l'époque. Je ne me savais pas autant aimé. Quand je me retourne vers Monique, je ne suis pas surpris de la découvrir l'œil humide. Il est évident que son émotion dépasse la mienne, alors je l'embrasse à nouveau. Elle le mérite bien.
"Je peux avoir un café ? osé-je avec la gourmandise du souvenir des arabicas de Monique.
- Bien sûr, tout de suite !"
Mylène a réagi tellement vite que sa voisine s'est affaissée de quelques millimètres dans le canapé d'entreprise biplace à moitié libéré.
"Toujours sans sucre ? glucose mon ancienne ennemie de travail.
- Plus que jamais", répond ma barbe d'aventurier sans peur mais revenu de rien.
Je l'avoue, j'appréciais cette sensation d'être la vedette d'un lieu où j'avais mis tant d'énergie à demeurer presque transparent. On me pressait de questions décousues, on me livrait des nouvelles sans ordre et sans objet. Pendant ce temps, l'oreille un peu distraite, je savourais. Au milieu du désordre, une question fusa et apaisa l'alentour.
"Qu'est-ce que tu as donc fait depuis tout ce temps ? Tu ne voudrais pas nous raconter ? On a su des choses, mais tu sais ce que c'est... on ne sait jamais où est le vrai, où est le faux...
- Vous voulez savoir quoi ?
- Tout ! Depuis que tu nous as abandonnés, tout du moins.
- Vous avez le temps ?
- Ça n'a pas changé, ici, me rigola-t-on. Les pauses, ça s'allonge en fonction des circonstances..."
Je vois dans les yeux de Mylène-la-curieuse l'exact inverse de ce qu'elle y mettait quand on m'avait embauché. Du feu, à présent. Un intérêt sans entrave, sans la nécessaire retenue des collègues trop proches qui se concurrencent à force de trop travailler ensemble.
Je ne voulais pas la décevoir et je voulais édifier tout le monde. Alors je leur ai tout raconté, depuis mon entrevue chez l'éditeur joueur Prieur jusqu'à mon départ du parc de Thérens. Je n'ajoutai aucun détail superflu à mon récit, ce n'était pas nécessaire. Je ne leur cachai rien non plus, pas même l'accident du braconnier sur son rocher tombal. Durant ma narration, mon passé proche prenait de la substance au point que je pris enfin conscience de ce que j'avais vécu.
La vache, j'ai fait ça, moi ?!
La séance était presque thérapeutique. Toutefois, moi qui espérais impressionner la jolie Russe récemment importée, c'est Mylène que j'emballais avec mes histoires. Les types qui disparaissent dans la forêt et qui chantent avec les loups, on s'en tape du côté de Saint-Pétersbourg, me disais-je.
Après avoir réclamé un deuxième café, je laissai peu à peu mes camarades reprendre le champ de la discussion. Je restais provisoirement le centre du monde mais l'on ne me questionnait plus, j'avais déjà tout dit. Monique en profita pour s'adresser en privé à mon oreille droite :
"Au fait, tu es juste venu pour nous dire bonjour ou bien ?
- Pas uniquement, en effet... Je suis venu demander ma réintégration...
- Ah d'accord..."
Le silence de Monique réfléchit. Le silence de Monique a quelque chose d'important à ajouter.
"Alors dans ce cas, je te conseille de ne pas le leur dire. Tu serais déçu de constater leur réaction. Moi, je serais très heureuse que tu reviennes mais eux... ils t'adorent provisoirement parce que tu n'es plus des leurs. Tu es un mythe, pardon si ça te blesse...
- Je comprends, je ne me sens pas blessé. Mais je vais quand même la demander, cette réintégration..."
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
Dans l'épisode 1, Pierre rentre chez lui.
Dans l'épisode 2, il retourne sur son ancien lieu de travail.
Dans l'épisode 3, il est accueilli avec effusion par des collègues avec lesquels il ne s'est pas toujours bien entendu.
Voici le quatrième volet de ce retour...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 4
(...)
"Je ne mets plus Lancôme. Tu avais raison, ça n'allait pas avec mon grain de peau..."
Bigre... Encore quelques secondes de retrouvailles trop intimes et elle m'annoncerait qu'elle avait rompu avec son costaud jaloux d'autrefois... Heureusement, les autres compères réclament leur part. Tout le monde m'attrape par les épaules et m'embrasse, y compris ce technicien homophobe qui m'aurait pété le nez si j'avais essayé de lui effleurer la joue à l'époque. Je ne me savais pas autant aimé. Quand je me retourne vers Monique, je ne suis pas surpris de la découvrir l'œil humide. Il est évident que son émotion dépasse la mienne, alors je l'embrasse à nouveau. Elle le mérite bien.
"Je peux avoir un café ? osé-je avec la gourmandise du souvenir des arabicas de Monique.
- Bien sûr, tout de suite !"
Mylène a réagi tellement vite que sa voisine s'est affaissée de quelques millimètres dans le canapé d'entreprise biplace à moitié libéré.
"Toujours sans sucre ? glucose mon ancienne ennemie de travail.
- Plus que jamais", répond ma barbe d'aventurier sans peur mais revenu de rien.
Je l'avoue, j'appréciais cette sensation d'être la vedette d'un lieu où j'avais mis tant d'énergie à demeurer presque transparent. On me pressait de questions décousues, on me livrait des nouvelles sans ordre et sans objet. Pendant ce temps, l'oreille un peu distraite, je savourais. Au milieu du désordre, une question fusa et apaisa l'alentour.
"Qu'est-ce que tu as donc fait depuis tout ce temps ? Tu ne voudrais pas nous raconter ? On a su des choses, mais tu sais ce que c'est... on ne sait jamais où est le vrai, où est le faux...
- Vous voulez savoir quoi ?
- Tout ! Depuis que tu nous as abandonnés, tout du moins.
- Vous avez le temps ?
- Ça n'a pas changé, ici, me rigola-t-on. Les pauses, ça s'allonge en fonction des circonstances..."
Je vois dans les yeux de Mylène-la-curieuse l'exact inverse de ce qu'elle y mettait quand on m'avait embauché. Du feu, à présent. Un intérêt sans entrave, sans la nécessaire retenue des collègues trop proches qui se concurrencent à force de trop travailler ensemble.
Je ne voulais pas la décevoir et je voulais édifier tout le monde. Alors je leur ai tout raconté, depuis mon entrevue chez l'éditeur joueur Prieur jusqu'à mon départ du parc de Thérens. Je n'ajoutai aucun détail superflu à mon récit, ce n'était pas nécessaire. Je ne leur cachai rien non plus, pas même l'accident du braconnier sur son rocher tombal. Durant ma narration, mon passé proche prenait de la substance au point que je pris enfin conscience de ce que j'avais vécu.
La vache, j'ai fait ça, moi ?!
La séance était presque thérapeutique. Toutefois, moi qui espérais impressionner la jolie Russe récemment importée, c'est Mylène que j'emballais avec mes histoires. Les types qui disparaissent dans la forêt et qui chantent avec les loups, on s'en tape du côté de Saint-Pétersbourg, me disais-je.
Après avoir réclamé un deuxième café, je laissai peu à peu mes camarades reprendre le champ de la discussion. Je restais provisoirement le centre du monde mais l'on ne me questionnait plus, j'avais déjà tout dit. Monique en profita pour s'adresser en privé à mon oreille droite :
"Au fait, tu es juste venu pour nous dire bonjour ou bien ?
- Pas uniquement, en effet... Je suis venu demander ma réintégration...
- Ah d'accord..."
Le silence de Monique réfléchit. Le silence de Monique a quelque chose d'important à ajouter.
"Alors dans ce cas, je te conseille de ne pas le leur dire. Tu serais déçu de constater leur réaction. Moi, je serais très heureuse que tu reviennes mais eux... ils t'adorent provisoirement parce que tu n'es plus des leurs. Tu es un mythe, pardon si ça te blesse...
- Je comprends, je ne me sens pas blessé. Mais je vais quand même la demander, cette réintégration..."
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
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samedi 28 mai 2011
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité -3-
La suite du retour de Pierre Fleury sur les terres de sa jeunesse moins folle qu'après son départ.
Dans l'épisode 1, il revenait chez lui après un an et quelques de parc aux loups.
Dans l'épisode 2, il remettait les pieds au laboratoire où il pense qu'on l'a oublié après l'avoir pleuré.
Voici l'épisode 3...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 3
(...)
Certains n'ont pas besoin de nouvelles pour ne jamais oublier. Parmi ceux-là, il y en a que votre absence fera souffrir au-delà du raisonnable. Ces êtres rares sont les seuls qui pleurent l'acheteur d'allumettes même quand il revient. C'est le cas de Monique. Avec elle, je n'ai d'autre issue que de payer mes absences en subissant son affection excessive.
L'amie perpétuellement transie me pousse devant elle jusqu'à la cafétéria. J'ai volontairement choisi l'heure de ma venue pour qu'elle corresponde au temps de pause de mes anciens camarades.
"Regardez qui est là !" annonce-t-elle à l'assemblée rigolante qui se tait à mon entrée.
Le groupe regarde mais ne voit pas "qui est là". Moi je les reconnais tous, à l'exception d'une jeune nouvelle. D'un seul coup d'œil, je comprends qu'elle est Russe. Elle s'appelle sûrement Tatiana. Je la remarque bien parce que c'est la seule qui me sourit, qui m'accueille gentiment parce que Monique le lui demande. Les autres m'interrogent en silence. Qui êtes-vous, monsieur ? On vous connaît ?
Au fond de la salle, il y a un miroir en pied. Lorsque je travaillais là, je ne comprenais pas à quoi servait cette glace à cet endroit et pourquoi il n'y avait pas à la place une machine à distribuer du café en poudre, voire une affiche des Beatles. En apercevant mon reflet, je saisis l'importance de l'objet ainsi posé.
Lorsque j'étais moi-même employé dans ces murs, je constatais sans vraiment le relever que quelques coquettes s'arrêtaient à l'entrée de la pièce, se regardaient furtivement et parfois s'en retournaient pour effectuer un raccord de maquillage ou de corsage. C'est tout du moins ce que je suppose.
C'est ainsi que je me projette dans la peau de ce petit ingénieur malingre et glabre qui écumait les lieux il y a peu. Celui qui réapparaît au monde n'a plus grand-chose à voir avec lui, ainsi que je le vois. Son teint est mat, ses joues plus creusées, son corps est plus musclé, ses yeux plus clairs. Ses cheveux autrefois châtains et courts sont longs et cuivrés. Sa barbe a plusieurs mois et présente la même teinte aux reflets roux que sa tignasse ondulante qui descend vers ses épaules. Il n'y a guère qu'une mère ou une Monique, qui est si proche d'une maman, pour ne pas s'y tromper. Ce fils prodigue est bien le même ! Mais les autres ne peuvent pas le reconnaître, c'est dans l'ordre des choses.
Comme personne ne réagit, j'ai envie de lancer comme le faisait autrefois l'un de mes camarades, et pas le plus aimé :
« Bonjour, je m'appelle Fantomas et je vous emmerde »
mais je contiens ma part sombre et je me dirige prestement vers la seule personne qui me sourit franchement, parce qu'elle aussi aime Monique et probablement aussi parce que c'est la seule qui ne me connaît pas. Je m'arrête devant elle en lui rendant son sourire et je lui tends la main.
"Bonjour, je m'appelle Pierre Fleury. J'ai travaillé ici pendant plusieurs années, vous n'y étiez pas encore.
- Je suis Tatiana Ekatrinova, je suis docteure de Saint-Pétersbourg. J'ai reconnu votre nom", répond-elle en emprisonnant ma main avec une souplesse très slave.
L'assemblée se tend aussitôt en une surprise collective.
"Pas possible, c'est notre Pierre !
- Mais qu'est-ce que tu as changé, c'est incroyable !"
Même l'araignée Mylène câline le revenant. Elle me prend par le dessous des oreilles et me bise avec une chaleur démesurée par rapport à nos relations d'autrefois. Pour elle, je suis un autre homme. Elle-même est une autre femme, oserais-je dire, elle est plus jolie et elle a changé de parfum. Elle en a tellement changé, ma foi, qu'elle s'est même rendue compte que j'avais noté la nouvelle fragrance. Un rien de reniflement curieux m'avait trahi. Elle me regarde en minaudant, poussant le jeu jusqu'à rosir des fossettes.
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
Dans l'épisode 1, il revenait chez lui après un an et quelques de parc aux loups.
Dans l'épisode 2, il remettait les pieds au laboratoire où il pense qu'on l'a oublié après l'avoir pleuré.
Voici l'épisode 3...
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 3
(...)
Certains n'ont pas besoin de nouvelles pour ne jamais oublier. Parmi ceux-là, il y en a que votre absence fera souffrir au-delà du raisonnable. Ces êtres rares sont les seuls qui pleurent l'acheteur d'allumettes même quand il revient. C'est le cas de Monique. Avec elle, je n'ai d'autre issue que de payer mes absences en subissant son affection excessive.
L'amie perpétuellement transie me pousse devant elle jusqu'à la cafétéria. J'ai volontairement choisi l'heure de ma venue pour qu'elle corresponde au temps de pause de mes anciens camarades.
"Regardez qui est là !" annonce-t-elle à l'assemblée rigolante qui se tait à mon entrée.
Le groupe regarde mais ne voit pas "qui est là". Moi je les reconnais tous, à l'exception d'une jeune nouvelle. D'un seul coup d'œil, je comprends qu'elle est Russe. Elle s'appelle sûrement Tatiana. Je la remarque bien parce que c'est la seule qui me sourit, qui m'accueille gentiment parce que Monique le lui demande. Les autres m'interrogent en silence. Qui êtes-vous, monsieur ? On vous connaît ?
Au fond de la salle, il y a un miroir en pied. Lorsque je travaillais là, je ne comprenais pas à quoi servait cette glace à cet endroit et pourquoi il n'y avait pas à la place une machine à distribuer du café en poudre, voire une affiche des Beatles. En apercevant mon reflet, je saisis l'importance de l'objet ainsi posé.
Lorsque j'étais moi-même employé dans ces murs, je constatais sans vraiment le relever que quelques coquettes s'arrêtaient à l'entrée de la pièce, se regardaient furtivement et parfois s'en retournaient pour effectuer un raccord de maquillage ou de corsage. C'est tout du moins ce que je suppose.
C'est ainsi que je me projette dans la peau de ce petit ingénieur malingre et glabre qui écumait les lieux il y a peu. Celui qui réapparaît au monde n'a plus grand-chose à voir avec lui, ainsi que je le vois. Son teint est mat, ses joues plus creusées, son corps est plus musclé, ses yeux plus clairs. Ses cheveux autrefois châtains et courts sont longs et cuivrés. Sa barbe a plusieurs mois et présente la même teinte aux reflets roux que sa tignasse ondulante qui descend vers ses épaules. Il n'y a guère qu'une mère ou une Monique, qui est si proche d'une maman, pour ne pas s'y tromper. Ce fils prodigue est bien le même ! Mais les autres ne peuvent pas le reconnaître, c'est dans l'ordre des choses.
Comme personne ne réagit, j'ai envie de lancer comme le faisait autrefois l'un de mes camarades, et pas le plus aimé :
« Bonjour, je m'appelle Fantomas et je vous emmerde »
mais je contiens ma part sombre et je me dirige prestement vers la seule personne qui me sourit franchement, parce qu'elle aussi aime Monique et probablement aussi parce que c'est la seule qui ne me connaît pas. Je m'arrête devant elle en lui rendant son sourire et je lui tends la main.
"Bonjour, je m'appelle Pierre Fleury. J'ai travaillé ici pendant plusieurs années, vous n'y étiez pas encore.
- Je suis Tatiana Ekatrinova, je suis docteure de Saint-Pétersbourg. J'ai reconnu votre nom", répond-elle en emprisonnant ma main avec une souplesse très slave.
L'assemblée se tend aussitôt en une surprise collective.
"Pas possible, c'est notre Pierre !
- Mais qu'est-ce que tu as changé, c'est incroyable !"
Même l'araignée Mylène câline le revenant. Elle me prend par le dessous des oreilles et me bise avec une chaleur démesurée par rapport à nos relations d'autrefois. Pour elle, je suis un autre homme. Elle-même est une autre femme, oserais-je dire, elle est plus jolie et elle a changé de parfum. Elle en a tellement changé, ma foi, qu'elle s'est même rendue compte que j'avais noté la nouvelle fragrance. Un rien de reniflement curieux m'avait trahi. Elle me regarde en minaudant, poussant le jeu jusqu'à rosir des fossettes.
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
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jeudi 26 mai 2011
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité -2-
Deuxième partie du feuilleton consacré à la version romanesque de mon retour au laboratoire dans lequel j'ai commencé ma carrière de lexicologographe.
Dans le premier épisode, le héros retrouvait son appartement après plus d'un an d'absence pour cause de crapahutage dans la forêt.
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 2
(...)
Après mon appartement, l'un des premiers lieux qui devait me revoir était le théâtre de mes travaux d'autrefois. Je craignais beaucoup de devoir réaffronter la compagnie de mes anciens camarades, mais c'était le moyen le plus direct de replonger dans le monde réel. Je me disais qu'il me suffirait de franchir les portes et tout recommencerait comme avant, une vie facile en somme, une vie que je trouvais sans intérêt, mais qui était facile.
Après avoir affronté la vie sauvage, après l'avoir effleurée, il me semble donc préférable, pour ne pas dire inévitable de céder à la facilité... si celle-ci veut toujours de moi.
Le parcours que je faisais autrefois quatre fois par jour dans les deux sens a perdu de sa familiarité. C'est un peu comme si les points de repères avaient bougé, la taille des arbres, la position des places de parking, la peinture des passages pour piétons... mais c'était surtout une affaire de tempo. Durant ma vie au grand air, mon pas s'était considérablement allongé. J'arrive donc beaucoup plus tôt que prévu sans avoir eu le temps d'imaginer le moindre vers de promenade. Pas pensé, pas eu envie.
Rien n'a changé au labo. Rien... sauf l'homme qui y entre après presque deux ans d'absence. La dame de l'accueil me reçoit comme un fils prodigue. Elle pleure, elle m'étreint et, entre ses larmes et ses embrassades, je mesure le poids de ma défection. Deux longues années sans donner de nouvelles, cela représente plus que je n'aurais pu le croire. Par son émotion non contenue, Monique me fait payer mes errances. Son affection nourrit ma culpabilité. Combien sont-ils à avoir pleuré, sinon à s'être demandés ce que je faisais, où j'étais...? Ils sont bien moins nombreux que j'aimerais le croire.
"Oh... Pierre... Tu sais que j'ai pensé à toi tous les jours ? Je me disais : Est-ce qu'il est retourné vivre dans la forêt tout seul ? Est-ce qu'il a froid ? On a souvent parlé de toi, ici... Certains disaient des choses horribles... enfin, tu dois bien te douter...
- Je ne sais pas..."
Quand on a traversé le temps comme une pâleur, on ne peut pas se douter que le reste du monde vit et communique dans notre dos. L'acheteur d'allumettes pense devenir un fantôme au moment où il a décidé de disparaître car, pour lui, les autres sont comme des fantômes qu'il a laissés derrière lui, des souvenirs flous, sans remords dans l'instant.
Mais c'est au moment où il n'est plus là que l'acheteur d'allumettes commence à compter pour ceux qui sont restés. On parle de lui, on lui invente un destin, on lui fabrique des défauts qu'il n'avait pas ou on lui imagine des qualités invraisemblables qu'il ne possédait pas non plus. Ses exactions et prouesses supposées fleurissent au coin des bouches qui l'évoquent. Le fuyard commence à exister quand on le croit mort. Et puis les images de lui s'estompent peu à peu. Même son nom devient flou. Lorsqu'on parle de lui plus tard, pour évoquer le temps où il était là, au milieu des autres, on cherche...
"C'était comment son nom déjà ?
- Pascal... non, Philippe...
- Pierre.
- Ah oui ! Pierre, Pierre Fouret ou Foret !
- Non, Pierre Faury... ou Fourly... Tu as des nouvelles ?
- Non, aucune..."
Et l'on parle d'autre chose...
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
Dans le premier épisode, le héros retrouvait son appartement après plus d'un an d'absence pour cause de crapahutage dans la forêt.
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 2
(...)
Après mon appartement, l'un des premiers lieux qui devait me revoir était le théâtre de mes travaux d'autrefois. Je craignais beaucoup de devoir réaffronter la compagnie de mes anciens camarades, mais c'était le moyen le plus direct de replonger dans le monde réel. Je me disais qu'il me suffirait de franchir les portes et tout recommencerait comme avant, une vie facile en somme, une vie que je trouvais sans intérêt, mais qui était facile.
Après avoir affronté la vie sauvage, après l'avoir effleurée, il me semble donc préférable, pour ne pas dire inévitable de céder à la facilité... si celle-ci veut toujours de moi.
Le parcours que je faisais autrefois quatre fois par jour dans les deux sens a perdu de sa familiarité. C'est un peu comme si les points de repères avaient bougé, la taille des arbres, la position des places de parking, la peinture des passages pour piétons... mais c'était surtout une affaire de tempo. Durant ma vie au grand air, mon pas s'était considérablement allongé. J'arrive donc beaucoup plus tôt que prévu sans avoir eu le temps d'imaginer le moindre vers de promenade. Pas pensé, pas eu envie.
Rien n'a changé au labo. Rien... sauf l'homme qui y entre après presque deux ans d'absence. La dame de l'accueil me reçoit comme un fils prodigue. Elle pleure, elle m'étreint et, entre ses larmes et ses embrassades, je mesure le poids de ma défection. Deux longues années sans donner de nouvelles, cela représente plus que je n'aurais pu le croire. Par son émotion non contenue, Monique me fait payer mes errances. Son affection nourrit ma culpabilité. Combien sont-ils à avoir pleuré, sinon à s'être demandés ce que je faisais, où j'étais...? Ils sont bien moins nombreux que j'aimerais le croire.
"Oh... Pierre... Tu sais que j'ai pensé à toi tous les jours ? Je me disais : Est-ce qu'il est retourné vivre dans la forêt tout seul ? Est-ce qu'il a froid ? On a souvent parlé de toi, ici... Certains disaient des choses horribles... enfin, tu dois bien te douter...
- Je ne sais pas..."
Quand on a traversé le temps comme une pâleur, on ne peut pas se douter que le reste du monde vit et communique dans notre dos. L'acheteur d'allumettes pense devenir un fantôme au moment où il a décidé de disparaître car, pour lui, les autres sont comme des fantômes qu'il a laissés derrière lui, des souvenirs flous, sans remords dans l'instant.
Mais c'est au moment où il n'est plus là que l'acheteur d'allumettes commence à compter pour ceux qui sont restés. On parle de lui, on lui invente un destin, on lui fabrique des défauts qu'il n'avait pas ou on lui imagine des qualités invraisemblables qu'il ne possédait pas non plus. Ses exactions et prouesses supposées fleurissent au coin des bouches qui l'évoquent. Le fuyard commence à exister quand on le croit mort. Et puis les images de lui s'estompent peu à peu. Même son nom devient flou. Lorsqu'on parle de lui plus tard, pour évoquer le temps où il était là, au milieu des autres, on cherche...
"C'était comment son nom déjà ?
- Pascal... non, Philippe...
- Pierre.
- Ah oui ! Pierre, Pierre Fouret ou Foret !
- Non, Pierre Faury... ou Fourly... Tu as des nouvelles ?
- Non, aucune..."
Et l'on parle d'autre chose...
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
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auto-fiction,
coïncidence,
extrait roman,
récits en cours
mardi 24 mai 2011
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité -1-
Ce que je vis en ce moment d'un point de vue professionnel, je l'ai écrit il y a trois ans, de façon très romancée.
Le personnage du roman l'acheteur d'allumettes se bannit lui-même dans le tome I et réapparaît dans le tome II (encore inachevé), banni cette fois par ses camarades du parc à loups où il tentait de se reconstruire une identité.
Il revient alors dans son ancien laboratoire de recherches en langues (ah, tiens...) et finit par être réembauché dans des conditions très particulières.
A l'époque, c'était pour moi une manière d'exorciser mon départ "définitif", en mêlant regrets, fantasmes, espoir impossible... Mais à l'impossible nul ne paraît tenu, alors maintenant je vais vous livrer ce très long chapitre en plusieurs morceaux façon feuilleton, intitulé "quand l'auto-fiction dépasse la réalité".
Précision utile : hormis cette heureuse conjonction d'événements, le personnage de Pierre Fleury n'a pas grand-chose à voir avec moi. Inutile donc de vous affoler en croyant découvrir mes démons cachés ;))
NB : J'ai peut-être déjà mis en ligne une partie de ce chapitre, veuillez me pardonner et le relire. Une bise et des amitiés affectueuses à tous les vrais humains qui m'auraient inspiré les personnages de ce récit :
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 1
Un an.
Un an que me voilà parti.
Et me voilà revenu.
Je me suis éloigné tête basse, en silence, et je rentre de même. Mon appartement est froid et sent le moisi.
Mais c'est mon chez moi... je le reconnais.
Le répondeur téléphonique a expiré, sans doute mort de froid et d'indifférence.
Bof... si quelqu'un veut vraiment me joindre, il s'en donnera la peine.
Je reviens et je suis persuadé que n'ai pas changé d'un auriculaire. Je ne suis pas ici pour affronter mes vieux démons car je les crois endormis. Les nouveaux qui me poursuivent sont jeunes et pleins de vie, je suis déjà trop vieux pour essayer de les semer.
Je suis là et je fais mon bilan d'activités. Je ne veux plus entendre parler des loups, je continue à les aimer mais ce sont eux qui ne m'aiment pas. L'enfant qui ne voulait pas vieillir a été déçu par ses propres illusions.
Il serait bon que je contacte M. Prieur, lequel fait sans doute partie des interlocuteurs malheureux du répondeur agonisant.
Mon courrier de quatorze mois attend d'être consciencieusement épluché. Heureusement, j'avais eu la présence d'esprit de faire suivre l'administratif pour ne pas plonger dans les ennuis...
J'écoute quelques messages téléphoniques, comme par un subtil mélange entre acquis de conscience et espoir d'être aimé de mon prochain :
« Monsieur Pierre Fleury, c'est Monsieur Prieur, votre éditeur désespéré.
[gagné !]
Comme je ne sais pas où vous êtes ni comment vous joindre, j'espère que vous écouterez ce message bien vite. J'ai des choses à vous dire, des bonnes nouvelles principalement... enfin, j'attends votre appel. »
Des bonnes nouvelles ? Mes romans s'écrivent tout seuls ?
« Pierre ? C'est Mél. C'est gentil d'avoir envoyé des photos de Thérens? C'est important pour moi, Et ça le sera pour ton fils quoi qu'il arrive... Bon, tu peux nous appeler quand tu veux, tu le sais. Et si tu te poses la question, je n'ai toujours personne... »
Toujours personne... Dans quel genre de monde une femme comme Mél reste-t-elle célibataire ?
« Monsieur Fleury, je suis votre voisin du dessous... »
Là je coupe. Le voisin du dessous est peut-être bien celui qui garde tout mon courrier personnel depuis mon départ. Je me dis que j'irai le voir mais j'ai peur : peur qu'il m'appelle pour autre chose et peur d'être déçu par la minceur du tas de lettres qu'on m'a envoyées en un an.
Quoi que je fasse, j'ai toujours peur. Le mot « démarches » est terrorisant. Même celle qui consiste à descendre d'un étage... et se faire offrir un café avec la tacite obligation de me montrer poli pendant au moins quinze minutes avant de rentrer chez moi avec mon précieux paquet de lettres.
Fatigué. Je suis fatigué d'être dans le jus de ma vie. Je suis fatigué et je n'ai encore rien fait de bien folichon..
S'il faut agir, je ne sais encore comment. Céder à la facilité m'avait souvent aidé à avancer, quitte à systématiquement faire les mauvais choix. Pourquoi ne pas recommencer ?
La troisième voie...
Quand vous avez deux solutions, choisissez la troisième...
C'est mon seul acte de bravoure, de deux maux je choisis l'achat d'allumettes.
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
Le personnage du roman l'acheteur d'allumettes se bannit lui-même dans le tome I et réapparaît dans le tome II (encore inachevé), banni cette fois par ses camarades du parc à loups où il tentait de se reconstruire une identité.
Il revient alors dans son ancien laboratoire de recherches en langues (ah, tiens...) et finit par être réembauché dans des conditions très particulières.
A l'époque, c'était pour moi une manière d'exorciser mon départ "définitif", en mêlant regrets, fantasmes, espoir impossible... Mais à l'impossible nul ne paraît tenu, alors maintenant je vais vous livrer ce très long chapitre en plusieurs morceaux façon feuilleton, intitulé "quand l'auto-fiction dépasse la réalité".
Précision utile : hormis cette heureuse conjonction d'événements, le personnage de Pierre Fleury n'a pas grand-chose à voir avec moi. Inutile donc de vous affoler en croyant découvrir mes démons cachés ;))
NB : J'ai peut-être déjà mis en ligne une partie de ce chapitre, veuillez me pardonner et le relire. Une bise et des amitiés affectueuses à tous les vrais humains qui m'auraient inspiré les personnages de ce récit :
Quand l'auto-fiction dépasse la réalité
PARTiE 1
Un an.
Un an que me voilà parti.
Et me voilà revenu.
Je me suis éloigné tête basse, en silence, et je rentre de même. Mon appartement est froid et sent le moisi.
Mais c'est mon chez moi... je le reconnais.
Le répondeur téléphonique a expiré, sans doute mort de froid et d'indifférence.
Bof... si quelqu'un veut vraiment me joindre, il s'en donnera la peine.
Je reviens et je suis persuadé que n'ai pas changé d'un auriculaire. Je ne suis pas ici pour affronter mes vieux démons car je les crois endormis. Les nouveaux qui me poursuivent sont jeunes et pleins de vie, je suis déjà trop vieux pour essayer de les semer.
Je suis là et je fais mon bilan d'activités. Je ne veux plus entendre parler des loups, je continue à les aimer mais ce sont eux qui ne m'aiment pas. L'enfant qui ne voulait pas vieillir a été déçu par ses propres illusions.
Il serait bon que je contacte M. Prieur, lequel fait sans doute partie des interlocuteurs malheureux du répondeur agonisant.
Mon courrier de quatorze mois attend d'être consciencieusement épluché. Heureusement, j'avais eu la présence d'esprit de faire suivre l'administratif pour ne pas plonger dans les ennuis...
J'écoute quelques messages téléphoniques, comme par un subtil mélange entre acquis de conscience et espoir d'être aimé de mon prochain :
« Monsieur Pierre Fleury, c'est Monsieur Prieur, votre éditeur désespéré.
[gagné !]
Comme je ne sais pas où vous êtes ni comment vous joindre, j'espère que vous écouterez ce message bien vite. J'ai des choses à vous dire, des bonnes nouvelles principalement... enfin, j'attends votre appel. »
Des bonnes nouvelles ? Mes romans s'écrivent tout seuls ?
« Pierre ? C'est Mél. C'est gentil d'avoir envoyé des photos de Thérens? C'est important pour moi, Et ça le sera pour ton fils quoi qu'il arrive... Bon, tu peux nous appeler quand tu veux, tu le sais. Et si tu te poses la question, je n'ai toujours personne... »
Toujours personne... Dans quel genre de monde une femme comme Mél reste-t-elle célibataire ?
« Monsieur Fleury, je suis votre voisin du dessous... »
Là je coupe. Le voisin du dessous est peut-être bien celui qui garde tout mon courrier personnel depuis mon départ. Je me dis que j'irai le voir mais j'ai peur : peur qu'il m'appelle pour autre chose et peur d'être déçu par la minceur du tas de lettres qu'on m'a envoyées en un an.
Quoi que je fasse, j'ai toujours peur. Le mot « démarches » est terrorisant. Même celle qui consiste à descendre d'un étage... et se faire offrir un café avec la tacite obligation de me montrer poli pendant au moins quinze minutes avant de rentrer chez moi avec mon précieux paquet de lettres.
Fatigué. Je suis fatigué d'être dans le jus de ma vie. Je suis fatigué et je n'ai encore rien fait de bien folichon..
S'il faut agir, je ne sais encore comment. Céder à la facilité m'avait souvent aidé à avancer, quitte à systématiquement faire les mauvais choix. Pourquoi ne pas recommencer ?
La troisième voie...
Quand vous avez deux solutions, choisissez la troisième...
C'est mon seul acte de bravoure, de deux maux je choisis l'achat d'allumettes.
[à suivre...]
L'acheteur d'allumettes II, chapitre 2, retour à la source, Sébastien Haton
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coïncidence,
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récits en cours
vendredi 8 octobre 2010
L'automne en plein printemps II
Voici la suite de l'extrait de l'acheteur d'allumettes I, lequel parle donc de la forêt au soleil, sous la pluie et entre deux. Comme le tout était fort long, le début du passage a été posté il y a trois jours. Il faut le lire avant ce qui suit :
(...)
Ensuite c'est le terrain qui change. Vous glissez là où vos pas accrochaient. Des flaques naissent ici et là, et parfois résistent au soleil revenu. Les formes sont également altérées. Les rayons lumineux rendent le terrain anguleux, les lignes sèches au double sens du terme. La pluie au contraire arrondit le paysage autant qu'il courbe la végétation. C'est comme regarder au travers d'un prisme circulaire.
Ce sont aussi les bruits qui se transforment. Vous n’entendez presque plus que le son continu de l’eau qui frappe mais, en tendant bien l’oreille, vous percevrez des variations entre la pluie qui heurte les cimes, celle qui parvient jusqu’au sol et l’eau qui dégoutte des branches et des feuilles. Votre propre voix vous parviendra étouffée, comme sortie d’une baignoire.
Et enfin la vie bascule. Vous, l'humain, êtes le seul animal à sortir par tous les temps, adaptant parfois votre pelage aux conditions atmosphériques. Les autres animaux s’abritent s'ils sont adeptes du sec, ou à l'inverse sortent pour enfin profiter de l'humidité qui les fait vivre. Les escargots, les limaces, les grenouilles jouent à surgir de nulle part à la première goutte. Quand l’orage approche, les insectes volants se jettent sur vous, allant rejoindre on ne sait quelle cachette. Les mouches avant la pluie nous prennent peut-être pour les Dieux responsables du "mauvais temps". Dans la forêt, le temps n’est jamais mauvais, ce sont plusieurs mondes qui se succèdent. Parfois ils se chevauchent, lorsqu'à la faveur d'une éclaircie ou d'un début d'averse les deux mondes se croisent en se regardant à travers l’arc-en-ciel.
Chez mes grands-parents, j'avais toujours eu cette sensation. A presque trente ans, cette perception diphasique ne m'a pas quitté.
Je connais aussi le même territoire sous la neige, quand elle tombe, quand elle est tombée, quand le ciel est gris mais qu'il ne pleut pas... Ce sont mille forêts qui s'offrent au regard de qui l'aime.
A chaque pas, je redécouvrais les chemins arpentés quelques jours auparavant. Je fus obligé de vérifier mon trajet sur la carte plusieurs fois avant de me convaincre que j'étais déjà passé par ici ou par là...
Malgré mon plaisir d'être là, j'étais trempé jusqu'aux os. Au bout d'une heure d'avancée, je compris que je n'irais pas plus loin. Sinon Raymonde serait obligée de me garder tout l’été près de la cheminée, une couverture sur le dos ; elle me ferait des grogs avec des drôles de plantes et viendrait s'inquiéter à chaque quinte de toux.
Demi-tour.
Deux heures perdues, j'étais trempé comme une soupe et furieux comme un légume bouilli. Raymonde m'accueillit sur le pas de la porte. J'étais certain qu'elle m'attendait depuis mon départ.
"Je me suis dit : Peut-être qu'il a trouvé un abri. Y a bien une ou deux maisons abandonnées par là-haut... ou alors une caverne mais elles sont beaucoup plus haut. Parce que les arbres sont tellement saturés qu'il vaut presque mieux être à découvert quand ça tombe comme ça.
- C'est vrai...
- Allez, tu vas te changer et tu reviens te chauffer près de la cheminée. Je n'aime pas te savoir dehors par un temps pareil.
- D'accord...
- Et ramène tes vêtements mouillés. On les fera sécher au feu.
- D'accord."
Je lui disais d'accord alors que je pensais cause toujours. J'accepterais de me faire materner par respect pour l'instinct protecteur de la fermière mais j'aurais préféré être là-haut au cœur du vallon des Sources, sous le Rocher du Passant, et me retrouver nez à truffe avec des bêtes sauvages au pelage mouillé qui se serreraient les unes contre les autres au fond d'une grotte.
L'acheteur d'allumettes, chapitre 28, Sébastien Haton
(...)
Ensuite c'est le terrain qui change. Vous glissez là où vos pas accrochaient. Des flaques naissent ici et là, et parfois résistent au soleil revenu. Les formes sont également altérées. Les rayons lumineux rendent le terrain anguleux, les lignes sèches au double sens du terme. La pluie au contraire arrondit le paysage autant qu'il courbe la végétation. C'est comme regarder au travers d'un prisme circulaire.
Ce sont aussi les bruits qui se transforment. Vous n’entendez presque plus que le son continu de l’eau qui frappe mais, en tendant bien l’oreille, vous percevrez des variations entre la pluie qui heurte les cimes, celle qui parvient jusqu’au sol et l’eau qui dégoutte des branches et des feuilles. Votre propre voix vous parviendra étouffée, comme sortie d’une baignoire.
Et enfin la vie bascule. Vous, l'humain, êtes le seul animal à sortir par tous les temps, adaptant parfois votre pelage aux conditions atmosphériques. Les autres animaux s’abritent s'ils sont adeptes du sec, ou à l'inverse sortent pour enfin profiter de l'humidité qui les fait vivre. Les escargots, les limaces, les grenouilles jouent à surgir de nulle part à la première goutte. Quand l’orage approche, les insectes volants se jettent sur vous, allant rejoindre on ne sait quelle cachette. Les mouches avant la pluie nous prennent peut-être pour les Dieux responsables du "mauvais temps". Dans la forêt, le temps n’est jamais mauvais, ce sont plusieurs mondes qui se succèdent. Parfois ils se chevauchent, lorsqu'à la faveur d'une éclaircie ou d'un début d'averse les deux mondes se croisent en se regardant à travers l’arc-en-ciel.
Chez mes grands-parents, j'avais toujours eu cette sensation. A presque trente ans, cette perception diphasique ne m'a pas quitté.
Je connais aussi le même territoire sous la neige, quand elle tombe, quand elle est tombée, quand le ciel est gris mais qu'il ne pleut pas... Ce sont mille forêts qui s'offrent au regard de qui l'aime.
A chaque pas, je redécouvrais les chemins arpentés quelques jours auparavant. Je fus obligé de vérifier mon trajet sur la carte plusieurs fois avant de me convaincre que j'étais déjà passé par ici ou par là...
Malgré mon plaisir d'être là, j'étais trempé jusqu'aux os. Au bout d'une heure d'avancée, je compris que je n'irais pas plus loin. Sinon Raymonde serait obligée de me garder tout l’été près de la cheminée, une couverture sur le dos ; elle me ferait des grogs avec des drôles de plantes et viendrait s'inquiéter à chaque quinte de toux.
Demi-tour.
Deux heures perdues, j'étais trempé comme une soupe et furieux comme un légume bouilli. Raymonde m'accueillit sur le pas de la porte. J'étais certain qu'elle m'attendait depuis mon départ.
"Je me suis dit : Peut-être qu'il a trouvé un abri. Y a bien une ou deux maisons abandonnées par là-haut... ou alors une caverne mais elles sont beaucoup plus haut. Parce que les arbres sont tellement saturés qu'il vaut presque mieux être à découvert quand ça tombe comme ça.
- C'est vrai...
- Allez, tu vas te changer et tu reviens te chauffer près de la cheminée. Je n'aime pas te savoir dehors par un temps pareil.
- D'accord...
- Et ramène tes vêtements mouillés. On les fera sécher au feu.
- D'accord."
Je lui disais d'accord alors que je pensais cause toujours. J'accepterais de me faire materner par respect pour l'instinct protecteur de la fermière mais j'aurais préféré être là-haut au cœur du vallon des Sources, sous le Rocher du Passant, et me retrouver nez à truffe avec des bêtes sauvages au pelage mouillé qui se serreraient les unes contre les autres au fond d'une grotte.
L'acheteur d'allumettes, chapitre 28, Sébastien Haton
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extrait roman,
romans achevés
mardi 5 octobre 2010
L'automne en plein printemps
Je n'ai pas encore parlé de l'automne alors qu'il semble que ce fût déjà le cas sur de nombreux blogues de par le monde.
Aussi vais-je réparer cet oubli en parlant d'autre chose... à savoir en présentant ici un extrait de l'acheteur d'allumettes I, lequel parle de la forêt au soleil, sous la pluie et entre deux.
Le passage étant assez long, je le posterai en deux fois.
EXTRAIT
C'est la pluie qui me réveilla le premier matin. J'avais dormi d'une traite mais mon sommeil s'était peuplé de créatures étranges et de lieux effrayants, à tel point que je remerciai chaleureusement l'eau battant les feuilles de me faire émerger enfin.
Formidable, je n'avais pas encore pratiqué la forêt sous l'eau. C'était l'occasion rêvée de m'y frotter. En ouvrant la fenêtre, je fus immédiatement saisi par les puissants effluves de la nature mouillée. L'herbe, la mousse, l'humus, les fougères et le reste chargeaient l'air d'odeurs primaires qui me rendaient plus fou que n'importe quel parfum de femme fatale.
Raymonde était déjà à pied d'œuvre, comme chaque matin. Je pourrais me lever une heure plus tôt, mon petit déjeuner serait aussi prêt qu'il peut l'être pour que je n'eusse plus qu'à l'engloutir. Elle m'accueillit avec le plus étonnant bonjour qu'on m'eût fait par ici :
"C'est la pluie qui sort le loup gris hors du lit !"
Comment pouvait-elle connaître mon mystérieux surnom citadin ?
Après m'avoir fait une bise et m'avoir amené le café gardé au chaud, elle s'inquiéta de mon programme qui, selon elle, ne devait pas dépasser les limites de la maison-abri :
"Tu vas faire quoi avec ce temps ?
- Je vais me promener !
- Te promener, grandiou !? Mais il fait un temps à truitard, aujourd'hui !
- J'aime la forêt sous la pluie. C'est... comme si je découvrais la porte d'un autre monde dont les habitants sont différents, tu vois...
- Oh bé moi je vais rester au chaud. L'autre monde, je l'ai vu bien assez. Quand il pleut, je ne bouge plus... En tout cas, je veux que tu manges bien, on ne doit pas sortir dans ces conditions avec un ventre pas assez rempli. Et puis tu me feras le plaisir de te couvrir !"
Je ne me fis pas prier pour engloutir l'assiette de pain de campagne non sans l'avoir fait réchauffer sur le poêle Godin pour que le beurre y fondît délicatement et remplît les minuscules cratères laissés par les bulles d'air de la levée et de la cuisson. Une tranche sur deux recevait la visite d’une cuillère de gelée de mûres, une merveille. Elle était si bonne que Raymonde aurait mérité d'être l'inventeur de cette extraordinaire recette. Je bus aussi deux pleins bols de café, cet ignoble robusta dont l’amertume m’était devenue nécessaire... Puis je me mis en route sous les recommandations renouvelées que Raymonde avait dû assener à ses enfants pendant des années.
Pourquoi la forêt est-elle si différente un jour de pluie ? Même quand on la connaît intimement depuis des décennies, on s'étonne encore d'aborder deux mondes opposés. Mais on ne se pose pas de question, on s'adapte.
Moi j'avais besoin de comprendre ce décalage, cette façon que la nature a de vous plonger dans un autre monde alors que vous n'avez pas changé de dimension.
Quand l'air est chargé d'eau, ce sont d'abord les odeurs qui frappent par leur puissance ; là où le soleil fait exhaler les huiles, l'eau active les matières organiques.
Puis ce sont les couleurs qui se modifient. L'orange et le jaune disparaissent complètement. Le rouge et le brun deviennent presque gris et bleu à travers le filtre du mur de pluie, mais les troncs des épicéas sont seuls à rougir. Et le vert domine partout, un vert écrasant et triste en hauteur, qui porte le chapeau gris des nuages bas, un vert luisant et délavé plus près du sol là où vos pas n'ont pas encore mêlé la boue aux herbes basses. L’herbe des clairières, chargée de fines gouttelettes, semble presque bleue. (...)
(A suivre demain...)
L'acheteur d'allumettes, chapitre 28, Sébastien Haton
Aussi vais-je réparer cet oubli en parlant d'autre chose... à savoir en présentant ici un extrait de l'acheteur d'allumettes I, lequel parle de la forêt au soleil, sous la pluie et entre deux.
Le passage étant assez long, je le posterai en deux fois.
EXTRAIT
C'est la pluie qui me réveilla le premier matin. J'avais dormi d'une traite mais mon sommeil s'était peuplé de créatures étranges et de lieux effrayants, à tel point que je remerciai chaleureusement l'eau battant les feuilles de me faire émerger enfin.
Formidable, je n'avais pas encore pratiqué la forêt sous l'eau. C'était l'occasion rêvée de m'y frotter. En ouvrant la fenêtre, je fus immédiatement saisi par les puissants effluves de la nature mouillée. L'herbe, la mousse, l'humus, les fougères et le reste chargeaient l'air d'odeurs primaires qui me rendaient plus fou que n'importe quel parfum de femme fatale.
Raymonde était déjà à pied d'œuvre, comme chaque matin. Je pourrais me lever une heure plus tôt, mon petit déjeuner serait aussi prêt qu'il peut l'être pour que je n'eusse plus qu'à l'engloutir. Elle m'accueillit avec le plus étonnant bonjour qu'on m'eût fait par ici :
"C'est la pluie qui sort le loup gris hors du lit !"
Comment pouvait-elle connaître mon mystérieux surnom citadin ?
Après m'avoir fait une bise et m'avoir amené le café gardé au chaud, elle s'inquiéta de mon programme qui, selon elle, ne devait pas dépasser les limites de la maison-abri :
"Tu vas faire quoi avec ce temps ?
- Je vais me promener !
- Te promener, grandiou !? Mais il fait un temps à truitard, aujourd'hui !
- J'aime la forêt sous la pluie. C'est... comme si je découvrais la porte d'un autre monde dont les habitants sont différents, tu vois...
- Oh bé moi je vais rester au chaud. L'autre monde, je l'ai vu bien assez. Quand il pleut, je ne bouge plus... En tout cas, je veux que tu manges bien, on ne doit pas sortir dans ces conditions avec un ventre pas assez rempli. Et puis tu me feras le plaisir de te couvrir !"
Je ne me fis pas prier pour engloutir l'assiette de pain de campagne non sans l'avoir fait réchauffer sur le poêle Godin pour que le beurre y fondît délicatement et remplît les minuscules cratères laissés par les bulles d'air de la levée et de la cuisson. Une tranche sur deux recevait la visite d’une cuillère de gelée de mûres, une merveille. Elle était si bonne que Raymonde aurait mérité d'être l'inventeur de cette extraordinaire recette. Je bus aussi deux pleins bols de café, cet ignoble robusta dont l’amertume m’était devenue nécessaire... Puis je me mis en route sous les recommandations renouvelées que Raymonde avait dû assener à ses enfants pendant des années.
Pourquoi la forêt est-elle si différente un jour de pluie ? Même quand on la connaît intimement depuis des décennies, on s'étonne encore d'aborder deux mondes opposés. Mais on ne se pose pas de question, on s'adapte.
Moi j'avais besoin de comprendre ce décalage, cette façon que la nature a de vous plonger dans un autre monde alors que vous n'avez pas changé de dimension.
Quand l'air est chargé d'eau, ce sont d'abord les odeurs qui frappent par leur puissance ; là où le soleil fait exhaler les huiles, l'eau active les matières organiques.
Puis ce sont les couleurs qui se modifient. L'orange et le jaune disparaissent complètement. Le rouge et le brun deviennent presque gris et bleu à travers le filtre du mur de pluie, mais les troncs des épicéas sont seuls à rougir. Et le vert domine partout, un vert écrasant et triste en hauteur, qui porte le chapeau gris des nuages bas, un vert luisant et délavé plus près du sol là où vos pas n'ont pas encore mêlé la boue aux herbes basses. L’herbe des clairières, chargée de fines gouttelettes, semble presque bleue. (...)
(A suivre demain...)
L'acheteur d'allumettes, chapitre 28, Sébastien Haton
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